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Hans Küng - Une théologie pour le IIIe millénaire (2/2) : se laisser questionner par le monde

Quiconque veut faire de la théologie catholique devrait donc ne pas perdre de vue que certaines conceptions sont amenées à changer au gré de l'histoire, des découvertes scientifiques et historiques sans que cela ne remette en cause les fondements dogmatiques ou les racines paradigmatiques de l'Eglise. Il faut donc pouvoir faire la distinction entre les racines même de la pensée chrétienne et les constructions conceptuelles humaines qui en tant que telles peuvent être remises en cause. Or, pour Hans Küng, la racine, c'est bien sûr l'Ecriture mais plus encore la personne du Christ : le théologien ne se lassera pas, partout et par tout les moyens, de renvoyer à l'essentiel, à la « hiérarchie des vérités », le « cœur de l'Ecriture », s'efforçant de la sorte d'exprimer le message de Jésus-Christ dans sa totalité en même temps qu'avec toutes ses nuances. L'autorité de l'Eglise ne s'en trouve pas sapée, mais elle prend un visage nouveau, plus crédible. In fine, ce sur quoi l'homme peut compter, inconditionnellement, à quoi il peut tenir pour le temps et pour l'éternité, ce ne sont pas les textes bibliques, pas plus que les Pères de l'Eglise, ce n'est pas non plus un magistère ecclésiastique, c'est Dieu même, tel qu'il a parlé pour les croyants par Jésus-Christ. 1

La démarche d'Hans Küng interpelle car elle implique une théologie vivante, contre tous les fondamentalismes, les traditionalismes fermés, les littéralismes desséchants et un autoritarisme qui aujourd'hui peut apparaître comme complètement déplacé. On est loin ici d'une certaine théologie passéiste qui place les dogmes de l'Eglise comme centre et horizon de la pensée catholique. Il nous paraît évident que le Christ seul doit être le centre de la théologie et que les dogmes sont au service du dire et du vécu de la relation à Dieu. Küng replace le dogme dans sa juste perspective, non concept coercitif mais panneau indicateur, instrument de pensée qui évite de se perdre dans des interprétations dangereuses ou tirées par les cheveux.

Par ailleurs, le théologien insiste sur le désir aujourd'hui largement présent dans la société « de faire l'expérience » (du spirituel, du divin, de la vie tout simplement.). Effectivement, il y a certainement, de manière de plus en plus prégnante, un désir de donner sens à la vie, de vivre Dieu de manière pleine et ressentie (presque charnelle)... L'attrait pour l'ésotérisme ou pour des formes religieuses nouvelles s'inspirant de techniques de transe, de même que pour des formes de méditations orientales montrent que certains ne peuvent plus se contenter d'une foi tiède, de principe ou héritée familialement. Certains ont besoin de goûter Dieu avec tous leurs sens ou de l'accueillir dans le silence d'un mental pacifié.

Or, ces expériences, du reste légitimes, s'inscrivent rarement dans le cadre dogmatique ou structurel de l'Eglise. Il y a donc une rupture entre tradition et expérience, entre tradition de l'expérience chrétienne et expériences actuelles individuelles et collectives.2

Nous ne pouvons qu'appuyer l'auteur qui préconise une Eglise à même de donner du sens à ces expériences individuelles et collectives. Il faut donc d'une certaine manière, une nouvelle traduction du message chrétien incluant une dimension expérientielle et libératrice forte. Attitude qui exclut d'emblée l'imposition d'une vérité déconnectée de l'époque dans laquelle nous vivons et qui s'imposerait comme vérité à accepter sans condition.

Mais comment concevoir les évolutions théologiques ? Car pour autant l'adaptation théologique étant une nécessite, il n'est pas question pour l'auteur d'adopter un point de vue naïvement progressiste de type idéaliste ou marxiste, positiviste ou social-darwiniste.3

Ceci étant dit, il faut tout de même remarquer que, à bien des égards, la théologie réagit comme n'importe quelle science, se caractérisant par une croissance cumulative des connaissances, une solution des problèmes en suspens et une résistance à tout ce qui met en danger le modèle de compréhension du paradigme établi.

Et comme pour la science classique, c'est la prise de conscience d'une crise qui est le point de départ d'une remise en question du paradigme et de l'irruption d'un nouveau modèle pour remplacer celui qui s'avère désormais incapable de répondre aux difficultés. Or ce passage d'un paradigme à l'autre dépend toujours d'une multitude de facteurs extra-scientifiques. On ne peut pas forcer rationnellement le passage de l'un à l'autre car ce passage peut toujours à un moment donner, se décrire comme une conversion. Du coup, il est impossible de prédire d'avance si un nouveau modèle sera accueilli et reçu ou bien si malgré sa pertinence objective, il sera rejeté pour des raisons subjectives par l'ensemble de la communauté (ou des décideurs).4

En conclusion, le théologien mais aussi le simple fidèle se doit de se laisser questionner sans crainte par la science, les droits de l'Homme, la sociologie, les autres religions mais aussi tout ce qui ce constitue notre vie moderne. Loin d'être remis systématiquement en cause par le monde qui l'entoure, il doit retrouver les véritables racines de sa foi (la relation au Christ et l'Evangile) tout en remettant les expressions théologiques paradigmatiques de cette foi à leur juste place. Expressions qui peuvent, et c'est dans l'ordre des choses, être à un moment dépassées et remplacées par d'autres plus conformes à la réalité présente. Nouvelles expressions qui, loin d'affaiblir la foi, la relation à Dieu ou l'Eglise, les renforcent en leur donnant plus de crédibilité et de profondeur de champ.

1Ibidem p 93

2Ibidem p 164

3Ibidem p 176

4Ibidem pp 189 = 214

HANS KUNG, UNE THEOLOGIE POUR LE IIIe MILLENAIRE, SEUIL, 1989

Tag(s) : #Coin lecture, #Théologie et spiritualité, #société, #Jésus-Christ, #Eglise de Vie, #Dogme

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