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Voici un article de Fouad Bahri paru sur le site Zaman France (VOIR ICI). Il défend une position sur l'Islam que je cautionne complètement. Et ce qui est dit ici pour l'Islam peut-être appliqué à toutes les religions. Oui, les religions abrahamiques, sous peine de s’assécher doivent s'irriguer et puiser à leur Source divine afin d'être le coeur d'une Histoire que par ailleurs, elles transcendent. Les problèmes de violence que connait actuellement une frange de l'Islam ne doit pas faire oublier que le défi posé par une modernité sans âme se pose à tous. Certes, l'Islam a besoin d'urgence d'intellectuels courageux ayant une vibrante intelligence de leur Foi afin que la Présence puisse rayonner en ce monde. Ce n'est pas moins vrai des autres traditions.

Marginalisés, ignorés, parfois perçus comme des agents de l'occidentalisation de l'islam, les intellectuels musulmans ont pourtant la redoutable tâche de devoir relever plusieurs défis de taille qui conditionnent encore à ce jour la perspective d'un avenir moins sombre pour l'Islam.

Dans l'édition de cette semaine, Zaman France publie une contribution exceptionnelle de l'islamologue belge Michael Privot qui met en lumière les relations existant entre les organisations extrémistes de l'islam et les sources religieuses (Coran, sunna) sur lesquelles s'appuient les auteurs d'actes terroristes.

Soulignant le décalage historique grandissant entre la production d'interprétations religieuses anciennes, médiévales, et les réalités complexes d'une époque post-moderne, et s'interrogeant sur les moyens d'en sortir, Michael Privot évoque une ligne de conduite à suivre : «Tout effort d’interprétation théologique et jurisprudentielle des legs coranique et prophétique doit s’inscrire dans un paradigme herméneutique, lui-même fondé sur une réflexion métaphysique, théologique préalable, sur Dieu, le Législateur (Shâri’) et les finalités potentielles de Son agir.

Cette réflexion se doit d’être ancrée dans les réalités contemporaines de l’herméneute». Privot souligne en outre que la critique interne des reproductions sociales et culturelles des musulmans ne doit plus se laisser brider par le risque d'une réappropriation islamophobe par des tiers, de ces mêmes critiques.

Il en va même de l'avenir du sunnisme, dit-il. «La paralysie n’est désormais plus une option, au risque d’un effondrement éthique et jurisprudentiel du sunnisme à moyen terme».

«Être un intellectuel suppose une grande responsabilité morale»

Ce constat du chercheur belge n'est plus isolé. L'appel à une mobilisation des intellectuels musulmans pour affronter les défis contemporains qui traversent le monde islamique, au moyen d'un renouveau des outils et des analyses et à la lumière d'une relecture des principes et des finalités de l'islam, se multiplie.

Professeur au Département des Etudes Religieuses de l’Université de Stanford aux Etats-Unis, Ebrahim Moosa partage la même exigence de changement profond.

Dans une interview publiée sur le site nawaat.org, l'Américain a eu l'occasion de préciser sa pensée et les exigences nécessaires à ce renouveau musulman.

«Devant les réalités douloureuses du monde musulman contemporain, les intellectuels n’ont pas d’autre choix que d’inventer de nouvelles catégories, idées et formulations qui leur soient propres. Il nous faut inventer des instruments conceptuels nouveaux qui soient appropriés à l’ère nouvelle dans laquelle nous nous trouvons».

Cette invention présuppose des qualités indispensables. «Être un intellectuel suppose également que l’on assume une grande responsabilité morale : les vérités qui doivent être dites sont parfois douloureuses et difficiles à entendre, mais le vrai intellectuel doit être prêt à proclamer la vérité en toutes circonstances et devant tout pouvoir, quel qu’en soit le prix».

Le coût d'une authentique liberté

De ce constat, deux choses nous semblent essentielles à retenir. La première est que le changement ne viendra pas des castes religieuses que sont les fonctionnaires du culte, imams, oulémas ou fouqahas (juristes), car leur fonction est d'enseigner, de transmettre et de préserver la tradition religieuse, non de renouveler nécessairement sa compréhension.

Outre leur fonction, il faut également souligner que ces fonctionnaires obéissent à des injonctions politiques étatiques, implicites ou explicites, qui leur interdisent de toute façon toute innovation utile et toute initiative créatrice.

Cela signifie donc qu'une classe d'intellectuels, de penseurs, de leaders d'opinions éclairés et issus de la société civile doivent se saisir des rênes de l'histoire pour en orienter le cours vers une destination raisonnable, sage et fidèle à l'image, la seule, que l'on puisse se faire de l'islam : une religion de paix, de vérité et de justice.

Mais la première condition n'est pas suffisante. Le problème n'est pas seulement une question de statut c'est aussi une question de valeurs, de principes et de qualités qu'il est impératif de pouvoir porter.

Outre la rigueur, le courage est indéniablement l'une d'elles et celle-ci suppose la liberté et l'indépendance.

Or, on connaît trop bien le coût qu'une authentique liberté responsable mais créatrice impose à ceux qui s'aventureraient à l'exercer.

Pas de réforme, mais une revivification créatrice

Cette exigence d'autonomie et de liberté implique immédiatement une autre condition : les intellectuels musulmans qui ont à cœur de faire renaître culturellement l'Islam se doivent de prendre leurs distances avec toute sorte d'Etats ou d'organisations politico-religieuse s'ils veulent pouvoir obtenir des résultats et échapper à des agendas qui ne sont pas les leurs.

Le principe de prudence intellectuelle est aussi indispensable à cette entreprise de refondation belle et noble, mais risquée : il garantira la préservation de toute forme de dogmatisme qui a fait tant de mal aux musulmans.

Dernière chose : il sera peut-être temps de ne plus penser la question du renouveau (tajdid) en terme de réforme mais bien plutôt de revivification (ihya) créatrice.

La réforme implique en effet une continuité quasi linéaire dans le projet porté par les agents de l'histoire qui tentent d'inscrire l'actualisation de la relecture de l'islam dans une cohérence principielle et historique d'ensemble.

La revivification créatrice est une manière de repenser autrement le rapport historique aux sources et de se libérer intellectuellement de l'emprise des acquis de l'histoire en concevant cette revivification comme une création originale, personnelle, dont les ressorts plongeraient dans les méandres complexes de la subjectivité d'un être face au monde bien plus que de la revisite d'un corpus de notions, de normes et d'orientations juridiques ou rituelles, légué par l'histoire.

La verticalité devra reprendre ses droits dans ce processus créateur qui trop souvent fait la part belle à l'horizontalité de l'héritage civilisationnel.

L'histoire spirituelle, psychologique, morale et intellectuelle de l'acteur engagé dans ce travail de production conceptuelle entrera davantage en ligne de compte que la grande Histoire.

Les pièges de l'histoire

On pourrait penser que la théorie cyclique d'Ibn Khaldoun serait peut-être plus utile à cette tâche que la conception chrétienne et linéaire de l'histoire. Mais en définitif, la seule garantie que nous offre l'histoire de la connaissance est qu'elle n'en fournit jamais aucune.

L'histoire peut être un piège redoutable, tant les adeptes du conservatisme traditionnaliste que les modernistes la sacralise, les uns figeant l'histoire, les autres vénérant son écoulement permanent.

L'histoire ne crée pas la religion, elle ne fait qu'en refléter les manifestations. La religion, cette forme relationnelle d'ordre spirituel et métaphysique entre Dieu et l'homme, est ce mésocosme qui relie le noumène au phénomène et vice versa.

L'étincelle originelle de cette forme est donc métahistorique et son point de rencontre spatio-temporel avec l'humain ne doit pas nous faire oublier cette vérité initiale et donc primordiale.

Réduire le champ de la religion à une expérience historique serait une erreur, un réductionnisme trompeur aux conséquences des plus néfastes.

Le nihilisme qui a accompagné et suivit les vagues de sécularisation en Europe est là pour nous le rappeler.

Revivre cette expérience du lien immédiat avec la Divinité et intensifier notre conscience de Dieu tout en assumant notre humanité nous semble par ailleurs bien plus nécessaire à la réussite de cette entreprise que nous faire les agents d'un ordre liberticide, puritain, rigide et suffoquant, tel que les communautés musulmanes peuvent parfois nous en offrir l'image.

Le rétablissement de la dimension intérieure, spirituelle, existentielle du processus de création intellectuelle, et la réappropriation de la double pratique intérieure de la contemplation et extérieure de la méditation sont plus importantes dans ce travail de renaissance, que la technicité juridique de catégories qui ont épuisé depuis longtemps l'énergie intellectuelle et spirituelle qui leur ont donné naissance.

Renouer avec les sentiers perdus de notre âme et en offrir le témoignage à nos contemporains pourrait nous permettre de franchir plus rapidement et plus authentiquement l'immense espace qui nous sépare d'eux et qui nous sépare de Dieu, car cet espace n'est jamais que le nôtre.

Faire sien, par un déploiement énergétique conséquent, le processus créateur de revivification islamique, voilà la voie qu'il nous faut expérimenter, en toute humilité, sans certitude mais sans crainte. La perfection est à Dieu, l'effort est à l'homme.

Tag(s) : #Islam, #Auteurs invités, #Tradition, #Théologie et spiritualité, #Politique et Géopolitique, #Orient

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