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Les racines juives du Christianisme (1/2) : La vision de Pierre

Corneille le centurion est visiblement l'un de ces païens qui éprouvaient une attirance pour le Dieu unique d'Israël. On les appelait les « craignants-Dieu », ce que confirme le texte biblique des Actes : « Dans sa piété et sa crainte envers Dieu » (Ac 10 ; 2). Les prières de Corneille sont entendues et un ange lui apparaît pour lui dire d'accueillir Pierre chez lui. Cette intervention divine devient le signe que le monde païen (dont Corneille est le symbole) est prêt à recevoir le Christ. Il ne faut pas oublier que l'auteur des Actes est le même que celui de l'Evangile de Luc. Or dans cet Evangile, le thème de l'ouverture aux païens est récurrent. D'un point de vue purement narratif, on pourrait presque dire que cette ouverture du judaïsme aux païens est un fil rouge qui commence dès la naissance de Jésus quand Siméon proclame que Jésus sera une lumière pour les nations (Lc 2, 32) jusqu'à la conversion de Corneille. Car si celui-ci a le coeur bien disposé à recevoir la Révélation, ce n'est pas le cas des autorités juives qui semblent de plus en plus opposées à la prédication des disciples du Christ. Cette opposition culmine avec la mort par lapidation d'Etienne. C'est comme si le message des disciples de Rabbi Yechoua avait atteint à ce moment là sa portée maximum au sein du peuple juif. Loin de se tarir, ce témoignage brise alors les barrières qui le limitaient à la communauté juive pour se répandre dans le monde païen. Pour le dire de manière imagée, c'est comme si un torrent furieux butait soudain sur un barrage et sortait de son lit afin de continuer sa course, irriguant ainsi tout le pays alentour.

Mais apparemment pour le rédacteur des Actes, Pierre à ce moment là n'est pas encore tout à fait prêt à transmettre la Révélation.

Le lendemain, tandis que, poursuivant leur route, ils se rapprochaient de la ville, Pierre était monté sur la terrasse de la maison pour prier ; il était à peu près midi. Mais la faim le prit, et il voulut manger. On lui préparait un repas quand une extase le surprit. Il contemple le ciel ouvert : il en descendait un objet indéfinissable, une sorte de toile immense, qui, par quatre points, venait se poser sur la terre. Et, à l’intérieur, il y avait tous les animaux quadrupèdes, et ceux qui rampent sur la terre, et ceux qui volent dans le ciel. Une voix s’adressa à lui : « Allez, Pierre ! Tue et mange. » « Jamais, Seigneur, répondit Pierre. Car de ma vie je n’ai rien mangé d’immonde ni d’impur. » Et de nouveau une voix s’adressa à lui, pour la seconde fois : « Ce que Dieu a rendu pur, tu ne vas pas, toi, le déclarer immonde ! » Cela se produisit trois fois, et l’objet fut aussitôt enlevé dans le ciel.

La première chose qui frappe lors de la lecture de ce passage est l'unité de thème (la nourriture) entre l'état d'esprit de Pierre et la vision. Le texte est très suggestif, très visuel : Pierre monte sur la terrasse aux alentours de midi. On peut le deviner se recueillir, préparer sa téfila en faisant, comme de coutume chez les juifs, son examen de conscience. Pourtant quelque chose le trouble, il n'est pas très concentré : il a faim. Il demande alors qu'on lui prépare un repas et à cet instant, comme en écho à son besoin de manger, une extase survient, une extase qui concerne précisément la nourriture.

La toile qui descend représente l'Univers créé dans son ensemble puisqu'elle est tirée aux quatre points (cardinaux), c'est-à-dire symboliquement l'ensemble du réel. Le langage utilisé fait d'ailleurs penser à la Genèse avec « tous les animaux qui rampent et qui volent. » C'est comme si on assistait à une nouvelle Création qui se superpose sur la première (la toile se superpose à la terre).

Pierre a faim et la voix lui dit « Tue et mange ». Pierre se montre plus que réticent, malgré la prédication de Jésus qui avait manifesté plusieurs fois un dépassement de la Loi stricte concernant l'alimentaire (Mt 15 : 11). On pourrait se dire que Pierre devrait avoir compris depuis longtemps et on ne peut que s'étonner de ce qui semble une certaine lenteur du Prince des Apôtres. Mais d'une part, cette réaction ne correspond-elle pas à ce qui est montré par ailleurs du caractère de Pierre ? D'autre part, le lecteur sent bien qu'il va se produire quelque chose d'une importance capitale. Il y a une montée de la tension et l'hésitation de Pierre participe à cette tension dans un effet stylistique et un sens dramatique consommé. Entre l'intervention angélique chez Corneille et la vision de Pierre, on peut voir l'action de Dieu qui prépare la conscience de l'Apôtre à accepter la suite, cela donne une forte impression d'un monde guidé doucement et positivement par la Providence.

La phrase « ce que Dieu a rendu pur, tu ne vas pas toi le déclarer immonde » fait à nouveau écho à la Genèse quand Dieu déclare que l'ensemble de la Création est « bonne », y compris ici, ce qui se trouve au-delà des frontières du judaïsme.

Cela Pierre l'a compris quand le lendemain il entre chez Corneille : « Il leur dit : « Vous savez qu’un Juif n’est pas autorisé à fréquenter un étranger ni à entrer en contact avec lui. Mais à moi, Dieu a montré qu’il ne fallait déclarer interdit ou impur aucun être humain. » (Ac 10 ; 28)

Loin de porter uniquement sur l'interdit alimentaire, la vision de Pierre porte en elle toute une vision du monde. Il faut réellement prendre la pleine mesure du bouleversement que constitue ce passage. La religion juive comporte de nombreux interdits et divise le monde en pur et impur jouant sur la dichotomie intérieur/extérieur, sacré/profane, licite/non licite (comme l'Islam le fera plus tard). Tout en restant Juif, Jésus bouscule cette dichotomie stricte, la remet à sa place (le sabbat est fait pour servir l'Homme, non l'inverse). Ici, Pierre vient de vivre une véritable conversion, un retournement de la conscience, une ouverture au monde qui balaye des tabous fortement ancrés en lui. Il n'invente pas une nouvelle religion mais, au contraire ouvre la sienne vers l'extérieur : « Alors Pierre prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. » (Ac 10 ; 34-35)

Pierre relate alors aux païens qui sont devant lui (Corneille avait fait venir sa famille et ses amis) l'histoire du Christ , ses guérisons, sa Passion, sa résurrection (Ac 10 ; 37 – 43). Ceci a une portée symbolique forte puisque Pierre porte à cet instant précis la Bonne Nouvelle aux nations païennes. Action qui est immédiatement approuvée par le Ciel qui envoie l'Esprit. Celui-ci tombe sur les païens assemblés, au grand étonnement des compagnons juifs de Pierre. Ce feu de l'Esprit est comme une nouvelle Pentecôte ou comme un prolongement de celle-ci : l'Eglise ne se limite plus désormais au monde juif, elle inclus désormais pleinement le monde païen.

Ce qui n'est pas sans poser problème aux autres disciples comme le montre le chapitre 11. Toutefois, chacun se soumet à la vision de Pierre et à la descente de l'Esprit. La décision de Dieu d'ouvrir le Salut aux non juifs est finalement bon gré mal gré accepté par l'ensemble des disciples. Apparaît alors, pour la première fois, le nom de chrétien... la rupture avec la religion juive est consommée.

Dans les Actes, on nous montre que cette ouverture, provoquée par l'action de l'Esprit se fait par plusieurs voies. En effet, parallèlement, au récit de Pierre, Saül est montré présent à la lapidation d'Etienne. Hors, c'est ce même Saül qui sous le nom de Paul deviendra le principal héraut du jeune christianisme en terre païenne.

Sans entrer dans un discours de type homélique qui n'est pas le propos ici, il faut aussi prendre conscience que ce passage donne toute la dimension universelle à l'Eglise (catholicos) appelée à s'étendre aux quatre coins de l'Univers. Mais au-delà de cela, l'Esprit touche des païens non baptisés ce qui ne peut manquer de nous interroger encore aujourd'hui sur la présence de ce même Esprit dans d'autres cultures et religions (à suivre...)

Tag(s) : #Judaïsme, #Bible, #Théologie et spiritualité

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