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Les racines juives du Christianisme (2/2) : L'amertume de Paul

Dès le début du chapitre 9 de l'épitre aux Romains, on sent toute l'amertume qui submerge Paul. Il ne comprend pas pourquoi son peuple s'entête à refuser le Christ : Qui résiste à sa volonté ? Ô homme ! vraiment, qui es-tu pour disputer avec Dieu ? (Rm 9 ; 19-20). Pour l'Apôtre, l'histoire du Salut ne peut bien-sûr se vivre que dans une continuité avec la religion juive dont le pinacle est la venue du Christ qui donne sens à toute la Tanakh. Ce Salut qui s'offre maintenant à toute la Terre alors même que ceux qui devaient l'accueillir pleinement le refusent.

Outre la déception due à l'impression de prêcher dans le désert, on a l'impression que cette situation provoque un conflit intérieur chez Paul d'ordre identitaire. En effet, lui qui se dit et se sent juif jusqu'au fond de son âme, qu'en est-il si la majorité de ceux qui partage sa foi sont dorénavant des « non-juifs » ? Paul est-il encore juif ou bien est-il en train de devenir autre chose ? Paul prend conscience que sous l'affluence des païens, ce qu'il considérait encore comme l'accomplissement du judaïsme est sans doute en train de prendre une toute autre coloration qui lui échappe complètement. A témoin, il cite les parole d'Osée : « J'appellerai mon peuple celui qui n'était pas mon peuple, et bien-aimée celle qui n'était pas la bien aimée ».

A l'enthousiasme de voir la Bonne Nouvelle se propager, se dispute l'amertume du constat que les païens ont la foi sans la Loi alors que les Juifs qui avaient la Loi n'ont pu mettre leur foi dans le Christ. Paul accuse son peuple de n'avoir pas su voir que l'accomplissement de la Loi, c'est le Christ. (Rm 10 ; 3-4).

Dans le fameux chapitre 10, Paul expose l'idée que la foi vécue pleinement sauve, non les oeuvres accomplies machinalement. La foi fait tomber les barrières, idée chère à Paul : aussi bien n'y a-t-il pas de distinction entre Juif et Grec : tous ont le même Seigneur, riche envers tous ceux qui l'invoquent (Rm 10 ; 12 – 13).

Pour quelques versets, on passe du regret à un certain émerveillement devant l'universalité (et donc la puissance) de la Bonne Nouvelle qui fait tomber les frontières entre les peuples.

Mais comment ouvrir le passage à cette Nouvelle, comment répandre le Nom de Dieu ? Comment rendre manifeste Sa présence ? Paul répond : par la prédication (En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Or, comment l’invoquer, si on n’a pas mis sa foi en lui ? Comment mettre sa foi en lui, si on ne l’a pas entendu ? Comment entendre si personne ne proclame ? Comment proclamer sans être envoyé ? Il est écrit : Comme ils sont beaux, les pas des messagers qui annoncent les bonnes nouvelles! Et pourtant, tous n’ont pas obéi à la Bonne Nouvelle. Isaïe demande en effet : Qui a cru, Seigneur, en nous entendant parler ? Rm 10 ; 14 – 17).

Or, et Paul revient là-dessus de manière lancinante, les Juifs n'ont pas accepté le Christ. Israël refuse d'entendre, refuse d'écouter, refuse de s'accomplir... Est-ce Dieu qui rejette sa nation choisie, l'écrin qu'il a lui même formé se demande Paul de manière déchirante. Certes non ! La preuve ? Lui, Juif a accepté le Christ, c'est bien la preuve que Dieu n'a pas exclus d'emblée tous les Juifs de son Salut par le Christ.

Il faut donc se rendre à l'évidence, Dieu a choisit un petit nombre d'élus au sein même du peuple juif pour porter le Christ. Cette élection est opérée par Grâce et non en fonction des oeuvres. Ceux qui n'ont pas su accepter le Christ ne sont sans doute pas totalement perdu mais Dieu utilise leur échec pour répandre son bien à tout le monde. Et peut-être qu'en voyant que les autres acceptent le bien qu'ils refusent, ceux, parmi les Juifs, qui refusent Christ changeront peut-être leurs dispositions : Je pose encore une question : ceux d’Israël ont-ils trébuché pour vraiment tomber ? Pas du tout ! Mais leur faute procure aux nations païennes le salut, pour qu’ils en deviennent jaloux. (Rm 11 ; 11)

Pour Paul, le retranchement de la majorité des Juifs qui refusent le Christ n'est pas une fatalité. Au contraire, il garde espoir qu'avec le temps et en voyant les païens se convertir, les juifs en viennent à accepter le Christ. Paul garde espoir que son peuple finisse par accepter ce dont lui-même a pris conscience. Une telle acceptation ne pourrait que mener vers l'accomplissement des temps : Je vous le dis à vous, qui venez des nations païennes : dans la mesure où je suis moi-même apôtre des nations, j’honore mon ministère, mais dans l’espoir de rendre jaloux mes frères selon la chair, et d’en sauver quelques-uns. Si en effet le monde a été réconcilié avec Dieu quand ils ont été mis à l’écart, qu’arrivera-t-il quand ils seront réintégrés ? Ce sera la vie pour ceux qui étaient morts ! (Rm 11 ; 13 -15)

Pour bien comprendre ce passage, il faut une fois de plus se remettre dans la mentalité d'un Paul pour qui le peuple hébreux est incontestablement l'objet d'une élection divine. Certes, pour nous chrétiens qui croyons à l'histoire du Salut, nous voyons que les Juifs sont le terreau où Dieu prépare sa venue. Mais je pense que pour Paul, ce sentiment d'élection avait une force qu'on peut difficilement comprendre aujourd'hui.

C'est presque à contre-coeur, qu'il va prêcher chez les païens. Dans le reste de son exposé (Rm 11 ; 16 - 24) il met en garde les nouveaux convertis de ne pas se croire meilleurs que ceux qui n'ont pas cru mais qui pourtant faisait partie du peuple élu à la base. Pour Paul, si les païens ont pu trouver miséricorde auprès de Dieu malgré leur qualité de païens, il va de soi que les Juifs qui rejettent le Christ aujourd'hui pourront se repentir demain. Pour Paul les racines sont le judaïsme, il n'a donc pas dans l'idée de créer une nouvelle religion mais encore une fois d'accomplir la religion juive.

C'est argumentation est-elle choquante ? On sent bien le fort sentiment identitaire de l'Apôtre et où va sa préférence, il aurait évidemment préféré que tout Israël se convertisse quitte à ce que les païens restent païens. Il donne l'impression que les non-juifs sont des croyants de seconde zone, des pièces rapportées, des branches greffées moins belles que les branches d'origine. Peut-être y a t-il aussi chez Paul la peur qu'en se mêlant au paganisme, le judaïsme devienne une sorte de religion hybride qui perdent ses racines.

Je pense que son argument peut-être choquant si on l'absolutise. Replacé dans la perspective psychologique et culturelle de l'époque, on comprend son point de vue qui n'est... que le ressenti subjectif d'un Juif de son temps. L'essentiel est de percevoir le message théologique derrière, à savoir l'universalité du christianisme qui a une vocation inclusive qui dépasse les préjugés qu'on a vis-à-vis de l'autre et ce, même si on s'appelle Paul de Tarse. Enfin, à la lumière de ses autres écrits, on peut apprécier d'autant plus la valeur et les profonds changements qu'il préconise comme par exemple la non circoncision des païens baptisés. On se doute de son déchirement, de la profondeur de sa réflexion et de son intuition spirituelle.

Paul conclut ce passage de la lettre aux Romains en confessant, une fois de plus, son incompréhension totale de la situation actuelle et des voies que Dieu emprunte dans son projet salvateur.

Tag(s) : #Judaïsme, #Bible, #Théologie et spiritualité

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