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Giovanni di Niccolò de Luteri (Dosso Dossi), La Asunción de la Virgen con San Miguel Arcángel que vence al diablo, 1533
Giovanni di Niccolò de Luteri (Dosso Dossi), La Asunción de la Virgen con San Miguel Arcángel que vence al diablo, 1533

L'Archange Michel a toujours été associé aux forces déchaînées de la Nature. Ses sanctuaires se trouvent toujours en ces lieux extrêmes où se déchaînent les vents, les marées, les soubresauts de la terre, les frappes de la foudre. Guerrier invincible se dressant contre les forces ultimes du chaos et de la destruction, Saint Michel a un côté sévère, austère et pugnace. Il peut en effrayer plus d'un, car face à l'ombre, il faut cette force drue et tranchante qui s’accommode mal des cœurs mous et de la spiritualité à l'eau de rose, Dieu vomit les tièdes (Ap 3 ; 14 - 16).

La spiritualité médiévale est, contrairement aux clichés inventés par les « Lumières », joyeuse, équilibrée, saine et étrangement proche et familière des saints. Elle n'en sera pas moins prudente et sérieuse dans ses rapports avec l'Archange. Car, on dit que Dieu a donné toute sa force à Michel pour lui permettre de vaincre son formidable adversaire. Or cette force, énergie pure, est infiniment plus puissante que le soleil. Comme l'Arche d'Alliance jadis, elle peut foudroyer quiconque n'est pas prêt à la supporter, il est dit qu'il ne faut pas passer la nuit dans un lieu consacré à Saint Michel.

Ainsi le Saint Empereur Henri décida de passer une nuit au Mont Gargan afin de demander conseil au Champion de Lumière. Pendant la nuit, la voûte de la grotte dédiée à l'Archange s'ouvrit et l'Empereur put assister aux merveilles des éblouissantes liturgies célestes. Alors qu'il se tenait, tremblant et pétrifié par la force de l'au-delà, l'Archange s'approcha de lui.

- Ne crains rien, Henri, lui dit-il de sa voix calme et profonde.

Et il le toucha délicatement à la hanche. L'énergie transmise fut si forte que la hanche se démit et que l'Empereur claudiquera jusqu'à la fin de sa vie.

Une autre histoire célèbre rapporte qu'un moine s'était caché dans l'église du Mont Saint Michel. Or personne, n'ose jamais entrer dans l'église du Mont Saint Michel de nuit. N'entend-t-on pas le chant des anges qui célèbrent la liturgie jusqu'à l'aube ? Le moine en question avait décidé d'en avoir le coeur net. Alors qu'il se tenait derrière un pilier de l'édifice, il entendit l'Archange approcher. Et celui-ci était auréolé d'une terrible lumière qui brûla très gravement le pauvre moine. La Vierge intervint à cet instant et, par sa Grâce de guérison, soulagea le religieux qui survécut deux jours à ses blessures mortelles.1 Non. Nul corps humain ne peut résister aux vibrations qui émanent de l'Archange, si celui-ci ne voile pas sa lumière afin qu'elle soit rendue supportable.

Or Saint Michel est également l'Archange du Jugement. Depuis les textes de l'Apocalypse, il est représenté dans l'art, tenant une balance dans sa main.

Ainsi, après la mort, les âmes seraient pesées. D'un côté les bonnes actions, les bonnes utilisations de la volonté, les bonnes pensées, de l'autre les mauvaises actions, les paroles venimeuses, les volontés de haine, de colère et de passion.

Alors Saint Michel, également juge impitoyable, terreur des pauvres âmes humaines tourmentées ? Que du contraire. Car toute la Tradition est unanime, Saint Michel n'est pas juge, il est avocat. Saint Michel n'est pas bourreau, il est protecteur.

Ainsi le témoignage d'un homme moribond au XIe siècle. Prêt à rendre l'âme, le malheureux avait encore assez de force pour décrire sa vision : « Dès le début de la vision surgissaient des esprits mauvais aux aguets et Saint Michel, ange de lumière et de paix, protecteur contre les attaques des puissances du mal. Ayant quitté le corps, l'âme suit l'Archange, contourne l'Enfer et les pré-fleuris du chemin du Paradis ; elle le harcèle de questions sur les spectacles découverts et sur la fin du Monde auxquels Saint Michel ne répond pas toujours, et elle obtient la faveur de revenir sur terre à condition de garder fidèlement le secret. »2

Dans la conception chrétienne traditionnelle, l'âme sortie du corps, les démons se jettent sur elle comme des bêtes tapies dans l'ombre. Et c'est précisément aux ombres de la conscience du défunt qu'ils vont s'accrocher pour tenter de l'entraîner avec eux dans les régions glacées privée de Dieu où brûle en permanence la soif de Son amour. Heureusement, Saint Michel est là pour soutenir l'âme, la protéger et éloigner les esprits pervers. Ceux-ci la plupart du temps n'arriveront qu'à arracher les scories, opérant ainsi, malgré eux, une salvatrice purification.

Paraphrasant Ambroise de Milan, Olivier Clément explique fort bien le processus de purification post-mortem : « Après la mort, l'âme traverse des frontières spirituelles où les puissances du mal lui arrachent douloureusement ce qui leur appartient, la laissant de plus en plus dépouillée, l'amenant peu à peu, bien malgré elles (car elles croient chaque fois l'engloutir mais l'image de Dieu leur échappe) à un état proprement mystique de paix et de silence »3

Le Corpus Hermeticum, l'un des joyaux de la littérature spirituelle occidentale le décrit également : « Et de cette façon l'homme s'élance désormais vers le haut à travers l'armature des sphères, et à la première zone il abandonne la puissance de croître et de décroître, à la seconde les industries de la malice fourbe désormais sans effet, à la troisième l'illusion du désir désormais sans effet, à la quatrième l'ostentation du commandement démunie de ses visées ambitieuse, à la cinquième l'audace impie et la témérité présomptueuse, à la sixième les appétits illicites que donne la richesse désormais sans effet, à la septième zone le mensonge qui tend ses pièges. Et alors, dénudé de ce qu'avait produit l'armature des sphères, il entre dans la nature ogdoadique, ne possédant que sa puissance propre ; et il chante avec les Êtres, et toute l'assistance se réjouit avec lui de sa venue. »4

C'est ce processus plus ou moins douloureux selon l'ampleur de notre séparation qui est le véritable jugement divin. Lorsque l'ivraie qui s'est mêlée à notre âme est jetée au feu. La Lumière divine cherche, traque et dissous nos ténèbres intérieures. Elle s'infiltre partout comme l'eau d'un torrent, dans les moindres recoins de notre conscience, dans nos moindres bas-fonds, afin de cautériser, de nettoyer, de cicatriser.

Ce qui provoque la douleur, ce n'est pas tant l'action de la lumière elle-même mais notre manque de réceptivité à son action, nos crispations. Car les démons s'accrochent de leurs griffes visqueuses tandis que nos réflexes de conservation leur permettent de prendre appui en nous. Plus notre volonté est tendue vers Dieu, plus notre coeur est ouvert à son action, plus notre être tout entier est en osmose avec Lui, plus nous nous détachons de nos côtés sombres, les dissociant de notre personnalité5.

Dans l'Eglise orthodoxe, il est dit qu'il n'y a qu'un seul état après la mort, ni Paradis, ni Enfer per se mais un seul état de conscience : celui de la présence de Dieu. Or cette présence de pur amour peut-être insupportable pour celui qui, dans les tréfonds de son coeur, n'est que haine et colère. Le Paradis, c'est l'accueil plein et entier de cette Lumière, l'accueil plein et entier de l'amour et de la Vie. L'Enfer, c'est le rejet perpétuel de l'amour et de la Vie.

C'est vers ce repli qui mène à l'égoïsme, à l'indifférence, au désespoir et à la brisure du lien entre les hommes et entre l'homme et Dieu que tente de nous attirer les démons. Nous isoler et nous éloigner par tous les moyens de la Lumière, pour qu'après elle nous soit aveuglante, voilà la stratégie de celui qui est le mensonge personnifié.

Or dans ce combat pour la Vie que chacun mène, nous ne sommes pas seuls. Dieu nous aide bien sûr, mais aussi les saints qui sont passés par là avant nous6 et aussi les anges et leur général, recours le plus puissant contre les forces du mal.

Mais Dieu s'incarne sur la Terre, descend dans nos enfers pour les dissoudre et détruit la mort de laquelle il fait définitivement un passage. L’Humanité en Chute est rachetée par la Crucifixion et la Résurrection, le lien entre la créature et le Créateur est renoué. Le combat des hommes est désormais différent. Armé de l'épée de la Parole7 et de l'Armure de la Foi, lié à Dieu et ouvert à la renaissance par le Baptême, l'homme mène la guerre sous le signe et la bénédiction de la Croix. 8

En réalité le combat est déjà gagné, il ne faut plus que l'actualiser.

Même dans son rôle de protecteur de l'âme après la mort, Saint Michel garde tout de même cet aspect guerrier puisque ce passage ressemble à l'ultime assaut d'une forteresse assiégée (l'âme) par une bande de brigands (les démons)9.

Aussi certaines prières de l'Eglise pour ceux qui viennent de quitter leur corps sont explicites : « Nous remettons entre vos mains Seigneur, l'âme de votre serviteur... Que Saint Michel, l'archange de Dieu, vienne la recevoir, lui qui a mérité d'être placé à la tête de la milice céleste. »

C'est dans cette perspective que doit être placé les nombreuses représentations de Saint Michel accomplissant la pesée des âmes lors du Jugement Dernier.

Dans celles-ci, qui tirent leur origine de l'Egypte antique, les âmes sont placées sur un plateau. Si celui-ci est plus lourd que l'âme, celle-ci est sauvée. Dans le cas contraire, elle tombe dans les mains des démons. Souvent, l'on voit les démons tentant de tricher : ils s'accrochent au plateau pour le tirer vers le bas.

Dans ces représentations, Saint Michel est le plus souvent montré terrassant le démon tout en tenant la balance, le repoussant ou se faisant l'avocat de ceux qui sont jugés. Dans tous les cas, brûlant d'amour, l'Archange protège cette humanité avant et après son passage sur Terre.

Et en conclusion, il nous faut ne jamais oublier que si la justice de Dieu est infinie, sa miséricorde l'est encore plus. Il n'aura de cesse de nous guérir par Son amour : « Le Christ s'approche avec amour de ceux qui se détournent de lui, lutte avec eux, les conjure de ne pas mépriser son amour, et, s'ils ne montrent que dégoût et restent sourds à ses appels, devient lui-même leur avocat... » (Saint Denis l'Areopagite).

1Patrice de Plunkett, Roman du Mont Saint Michel, vers 2616

2Chronique d'Hugues de Verdun, Scriptores VIII, 381 rapporté in Millénaire Monastique du Mont Saint-Michel, Tome 3, p31

3Olivier Clément, Anachroniques, p 196

4Corpus Hermeticum, Pimandre, I, 25-26

5Cet état d'esprit porte le nom de « repentir » dans la tradition chrétienne. Terme souvent mal compris et souvent interprété comme de la culpabilisation masochiste. Alors qu'en réalité, le repentir est éminemment positif à défaut d'être toujours confortable. Le repentir, c'est avoir librement le coeur ouvert à l'action de Dieu, sans plus aucune once de crispation ou de fierté. Un état d'être et d'ouverture à l'Autre qui permet à la Lumière de ruisseler au travers nous sans plus en entraver l'action.

6Et qui ne sont pas nécessairement ceux déclarés « saints » par les institutions officielles.

7Il faut comprendre la notion de « Parole » divine, non comme la Bible mais comme toute manifestation divine. Ainsi, le Grand Livre de la Nature et celui de l'homme sont des manifestations de la Parole, ainsi que tout texte inspiré, tout art sublime.

8Il y a deux façons d'envisager la Croix. Premièrement comme un instrument de mort, de torture et d'humiliation. Deuxièmement comme un signe de Gloire, de Vie et de victoire. La première manière n'a plus lieu d'être et les Christ souffreteux de la Renaissance sont, en plus d'être du dernier goût, une réelle erreur théologique.

9Il ne faut pas oublier le rôle de l'ange gardien dévolu à chaque âme qui joue le rôle de garde du corps dans la périlleuse ascension.

Tag(s) : #Saint Michel, #Anges - Vertus & Esprit Chevaleresque

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