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C.S.Lewis et la Loi Naturelle (8/12) : Le règne de l'instinct

Finalement, pour Lewis, la Loi Naturelle et le mode d'éducation sont intrinsèquement liés. L'éducation qui rejette l'idée de Loi Naturelle Universelle divise le monde en deux réalités bien distinctes : d'une part le monde des faits, extérieur à nous-mêmes, sans la moindre trace de valeur et le monde des sentiments subjectifs sans la moindre trace de vérité ou d'erreur, de justice ou d'injustice.

Si l'on admet l'existence de la Loi Naturelle, la tâche principale de l'éducateur consistera à faire naître chez l'élève les réactions au monde qui sont en elles-mêmes correctes et adéquates, qu'on les adopte ou non, et dont le développement est ce qui fait la nature même de l'Homme. Ceux qui n'admettent pas la Loi, s'ils demeurent logiques, doivent considérer tous les sentiments comme étant non rationnels, de manière égale, et comme une sorte de brouillard entre nous et les objets réels.1

L'enjeu dépasse de loin l'individu mais touche au fondement même de la société.

La vision de Lewis est sans appel : puisque la Loi Naturelle ne se limite pas à une éthique privée mais inclus l'ensemble des composantes de la société (art, science, transmission transgénérationnelle, etc...) , ne pas s'y référer mène inéluctablement au règne des sentiments subjectifs individuels donc quelque part, au chaos. Loin d'être une libération, c'est l'esclavage d'une relation collective au monde erratique et solipsiste.

La sortie de la Loi Naturelle se fait en deux temps, analyse Lewis. Le premier temps est hérité du positivisme du début du XXe siècle, le second s'affirme de plus en plus dans la société moderne où l'on prône la toute puissance des instincts. Ce n'est plus la loi naturelle qui doit guider l'homme et le mener au bonheur mais la satisfaction de ses instincts.

Ce à quoi Lewis rétorque qu'obéir aux instincts, c'est comme obéir « aux gens » ! Les gens disent des choses très différentes, il en va de même pour les instincts. Si tout est instinctif, il faut admettre que nous sommes tiraillés entre des dizaines voire des centaines d'instincts différents. On remarque bien-sûr que souvent, chez les auteurs qui défendent ce point de vue, il existe une hiérarchie des instincts à suivre. Et Lewis remarque qu'en bonne place, on cite souvent l'instinct de conservation des espèces. Ne pas mettre cet instinct en bonne place reviendrait d'ailleurs à créer une société non seulement égoïste mais presque de sociopathes, chacun suivant son instinct pourrait légitimement tuer son prochain à chaque fois qu'il se sent menacé. Or, dans une démonstration logique magistrale, Lewis montre que cette hiérarchie d'instincts (et à fortiori « l'instinct de conservation de l'espèce ») montre l'existence d'une idée inconsciente de leur dignité respective. Cette idée inconsciente étant la Loi Naturelle. De la même manière, l'instinct de conservation de l'espèce n'est précisément pas un instinct mais une conséquence de l'injonction du « respect de la Vie » provenant de la Loi Naturelle. Il y a donc une contradiction chez les défenseurs du règne de l'instinct : on admet que l'Homme doit cultiver une certaine fraternité ou charité tout en faisant l'apologie de l'égoïsme primaire.

Les promoteurs de la théorie des instincts utilisent des éléments issus de la Loi Naturelle pour tenter de montrer l'inanité ou l'inexistence de celle-ci. Bref, ils ressemblent à des branches qui se révolteraient contre le tronc de l'arbre dont elles sont issues. Le succès des rebelles sonnera leur propre destruction.

L'explication de l'existence de valeurs morale par l'instinct est, pour Lewis, une sorte d'entre-deux entre les sociétés acceptant la Loi Naturelle et celles qui vont rejeter absolument toutes les valeurs. C'est la position de l'athée altruiste qui recherche le bien : nous sommes gouvernés par nos instincts qui satisfaits apporte le bonheur. Mais nos instincts premiers nous dictent de ne pas nous massacrer entre nous pour la sauvegarde de l'espèce donc suivons d'abord cela.

Il y a des variantes de cette position, ceux qui font le bien soit pour des raisons pratiques (c'est plus sympa de vivre entouré de gens qui veulent le bien), soit par principe philosophique, soit pour des raisons presque esthétiques (il n'y a aucune raison objective de faire le bien mais faisons-le tout de même, cela a plus d'allure).

Certaines personnes vont, au nom de ce principe intellectuel, aller très loin dans un engagement altruiste ou humanitaire.

Je ne suis, par exemple, pas d'accord avec Saint Seraphin de Sarov pour qui faire le bien sans relier son action au Christ ne sert à rien. Mieux vaut cela que d'être tout à fait détaché de l'éthique. Quoique comme le dit Lewis, une telle position ne peut que conduire à terme à un détachement de plus en plus grand, voire total avec la Loi Naturelle.

Sans doute, en tant que chrétien, nous appartient-il précisément de montrer en quoi consiste le « surplus chrétien ». Qu'en est-il d'ailleurs de ce surplus chrétien ? Je me suis longtemps posé la question, qu'est-ce qu'un chrétien a de plus que les autres ? Qu'est-ce qui différencie les actions de ceux qui font de l'humanitaire et de ceux qui vivent chrétiennement ? C'est encore Lewis qui donne la réponse.

Pour lui, la morale ressemble à un convoi de navires. Faire le bien, agir moralement, c'est pour la plupart des gens éviter d'entrer en collision avec le bateau des autres ou à l'occasion aider les autres à ne pas couler. Ce qui est, encore une fois, une très bonne chose. Mais il y a deux autres niveaux dont les chrétiens s'occupent. Le premier est notre propre bateau. En effet, être moral pour un chrétien, ce n'est pas se contenter de ne pas faire du mal, c'est aussi veiller à ce que notre propre intérieur soit le plus resplendissant possible. Comment ? En cultivant les quatre vertus cardinales et les trois vertus théologales ainsi que tout ce qu'elles impliquent. Ainsi, il n'y a pas que nos actions que nous travaillons mais aussi nos sentiments, nos pensées, nos intentions, les dons et charismes donnés par Dieu...

Le deuxième niveaux est la destination de la flotte. Dans la société, on se contente d'avancer en essayant de causer le moins de dégâts possible. Le chrétien connaît la destination qui est aussi la source. Et par conséquent, il sait aussi qu'il ne s'appartient pas, que son corps, son âme, son esprit, bref le bateau tout entier a été affrété par une Personne qui attend qu'on en prenne soin. Cela change radicalement la perspective et la profondeur de champ.

1C.S.Lewis, L'abolition de l'Homme, Raphaël edition, 2000, p 35

Tag(s) : #C.S.Lewis, #Psychanalyse, #Philosophie, #Ethique

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