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C.S.Lewis et la Loi Naturelle (9/12) : Les planificateurs et l'abolition de l'Homme

Mais pour Lewis le nihilisme moderne va plus loin. Pour notre époque, la Loi Naturelle est un phénomène comme les autres. Et au même titre que les rythmes agraires qui imprimaient les pensées de nos ancêtres ont été aboli, il n'y a aucune raison, de garder cet encombrant appareil de valeurs désuètes. Il faut donc s'en débarrasser, comme un ultime signe du « progrès » humain qui aura alors conquis la Nature jusqu'aux tréfonds de la conscience humaine. En franchissant ce pas, les tenants du nihilisme sont prêt à abandonner l'idée même de valeur afin de façonner l'Homme à leur gré.

C'est à cet instant précis, dit Lewis, que l'humanité sera abolie. Pourquoi ? Une fois encore la logique du professeur d'Oxford est impitoyable et tranchante comme une lame de rasoir.

D'abord, chaque génération reçoit de la précédente de laquelle elle se défait peu ou prou mais, et on l'oublie souvent, influe sur la suivante, de sorte que cela met à mal l'idée d'un progrès linéaire continu. Ainsi, si une génération décide de mettre une sorte d'eugénisme en pratique, la génération qui suit et qui subira cet eugénisme sera plus faible que la précédente qui lui aura fait subir.

Ensuite, il faut sortir de l'illusion de croire que l'humanité dans son ensemble gagne contre la nature. En réalité, les avancées scientifiques sont aux mains d'un petit nombre. Par exemple, si demain, les entreprises pharmaceutiques décident de ne plus fournir de médicaments qu'à un certain type de personnes, les autres se retrouveront sans soin.

Donc, un petit nombre d'individus contrôlent les modifications importantes qui se déroulent dans notre environnement et influent sur les générations à venir tout en se dégageant de certains acquis des précédentes générations et en gagnant plus de pouvoir sur les suivantes. Lewis nomme cette classe d'élite influençant le monde, les planificateurs (ou les conditionneurs). Leur pouvoir monte à chaque génération pour atteindre peu à peu un point de non retour : Il ne peut plus être question d'un pouvoir inhérent à l'espèce qui augmenterait régulièrement tant que celle-ci subsiste. Loin d'être les héritiers d'un tel pouvoir, les derniers humains seront, de tous les hommes, les plus assujettis aux actes stériles des grands planificateurs et ce sont eux qui auront le moins de pouvoir sur l'avenir. Si les rêves de certains planificateurs se réalisent, la conquête humaine de la nature sera synonyme de domination de quelques centaines d'individus sur des milliards d'êtres humains. 1

Par ailleurs, les limites de la science reculent sans cesse (et Lewis est un ardent défenseur d'une science de pointe mais à l'utilisation éclairée) et ce faisant, le mystère et la sacralité recule. On a l'impression que la nature recule mais c'est en fait l'inverse qui se passe. Pour illustrer cela, Lewis demande d'imaginer la première fois qu'un arbre fut débité en planches. Juste avant cela, on révérait l'arbre, on croyait qu'il abritait des génies ou des dryades, l'arbre était sacré. Débité, il perdit de sa superbe et les dryades s'évanouirent. De même pour les planètes vivantes et sacralisées dans l'Antiquité qui devinrent des astres morts pour la modernité. A chaque fois qu'un certain type de science progresse (celle qui veut tout expliquer, met en chiffre et désacralise) ce n'est pas l'homme qui progresse mais la nature.

Il faut entendre par nature ce qui est de l'ordre de la matière inerte, du calcul, du visible, de l'explicable, du transitoire, de la chose impersonnelle, de la barbarie opposé à l'esprit, à l'impondérable, au surnaturel, au mystère, à l'éternel, à l'humain, à la civilisation.

Ayant conquis plus ou moins l'ensemble de l'environnement (il est en fait devenu tout à fait « naturel »), les planificateurs se sont penchés sur les sociétés humaines.

Au niveau sociétal, nous avons fait reculer l'humanité puisqu'on ne parle plus d'individus allant au travail mais de ressources humaines ou de forces de production, triomphe de l'anonymat collectif qui transparaît dans le vocabulaire professionnel.

Les sociétés ont été maîtrisées, quantifiées, expliquées, et autant que faire se peut régulée. L'esprit positiviste et nihiliste se penche alors sur l'Homme lui-même. Tant au niveau physique où l'homme veut maîtriser son corps comme une chose qu'au niveau de la morale qui, tout à fait désacralisée, ridiculisée et bafouée se dissout tout à fait. Tous les aspects de la réalité sont alors « conquis » sur la nature. Mais contrairement à ce qu'on croit, c'est à cet instant précis que la nature triomphe et balaye tout ce qu'il y a d'humain : L'étape ultime sera atteinte lorsque l'Homme, par l'eugénisme, par le conditionnement prénatal et par une éducation et une propagande fondées sur une psychologie parfaitement appliquée, sera parvenu à exercer un contrôle total sur lui-même. La nature humaine sera la dernière composante de la Nature à capituler devant l'Homme. La bataille sera alors gagnée. Nous aurons ôté le fil de la vie des mains de la Parque et serons désormais libres de façonner notre espèce conformément à notre bon vouloir. La bataille aura, certes, été gagnée, mais qui, exactement, l'aura remportée ? Car, le pouvoir qu'à l'Homme de faire de l'espèce humaine ce qui lui plaît est de fait le pouvoir qu'ont certains hommes de faire des autres ce qui leur plaît.2

1C.S.Lewis, L'Abolition de l'Homme, Raphaël Edition, 2000, p 75

2C.S.Lewis, L'Abolition de l'Homme, Raphaël Edition, 2000, p 76

Tag(s) : #Illuminatis, #Grande Guerre, #C.S.Lewis, #Ethique, #Résistance, #Nihilisme, #Transhumanisme

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