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Winchester Bible
Winchester Bible

"Interrogeons-nous. Qu’est-ce donc qui nous touche dans l’art du Moyen Âge ? Je réponds : c’est sa jeunesse d’âme, sa sincérité, sa naïveté, c’est la simplicité du rapport qu’il établit entre la nature et nous. Et ce qu’il possède en propre de profondément chrétien, c’est précisément cette attitude sincère, naïve, virginale, humiliée en face de la nature, c’est le caractère religieux de son objectivité.

Ni la perfection théologique du sujet, ni la foi qui est de toutes les époques du christianisme, ni le hiératisme, ni le symbolisme, ni l’allégorie dogmatique ne suffisent à créer l’œuvre d’art religieux supérieure. Il faut autre chose, il faut que l’instrument, que l’art lui-même soit conforme à l’esprit chrétien. Oui, ce que nous aimons, c’est que cet art soit un langage dépourvu de tout orgueil et de toute espèce de rhétorique, un langage qui parle directement à nos sens, à notre sensibilité, à notre raison, et sans autre intermédiaire que l’objet naïvement et gauchement représenté. Tout autre art se préfère à ce qu’il dit. " Est laid en art, dit Rodin, tout ce qui est faux, tout ce qui est artificiel, tout ce qui cherche à être joli ou beau au lieu d’être expressif, tout ce qui sourit sans motif, ce qui se manière sans raison, ce qui se cambre et se carre, ce qui n’est que parade de beauté et de grâce, tout ce qui ment. " Dans le domaine du sentiment religieux, le mensonge est insupportable plus que partout ailleurs. Lorsque les jeunes gens qui sont au plafond du Gésu, et que Coypel a imités à la chapelle de Versailles, projettent en trompe-l’œil sur la corniche, l’ombre de leurs jambes élégantes, il nous est impossible de ne pas penser que c’est là une parade de beauté, que ces personnages célestes se cambrent et se carrent comme des dieux de théâtre, qu’ils gesticulent en dehors de la vie et de la vérité, et nous ne pouvons plus prier devant eux.

Je vais plus loin, je dis que nous aimons tellement l’expression sincère que, dans le domaine de l’émotion religieuse, nous irions plus volontiers au pathétique qu’à l’académique ; oui, nous préférons la Sainte-Thérèse de Bernin, les drames de Gréco, le romantisme de Grünewald, tout ce qui est bouillonnant, passionné, le désespoir, le doute, le remords du pécheur, tout ce qui est violent, démesuré, contraire aux règles de l’art. Oui, tout cela plutôt que ce qui est seulement harmonieux et froidement esthétique. C’est par répulsion pour l’art académique, c’est par horreur du mensonge que nous nous tournons avec tant de force vers ce qui est primitif, naïf, simple, enfantin, vrai."

Maurice DENIS, conférence prononcée le 16 décembre 1913.
Publié dans Nouvelles théories sur l’art moderne,
sur l’art sacré
, Paris, Rouart et Watelin,
1922, p. 151-154.

Tag(s) : #Citations, #Art et Culture, #Moyen-Age

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