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Fils d'Abraham, l'Islam et nous - Carlo Martini : De l'impérieuse nécéssité du dialogue

Le cardinal Carlo Martini fut reconnu de son vivant comme un profond théologien et un homme d'une grande générosité de coeur. Son livre postume « Fils d'Abraham, l'Islam et nous » confirme cette impression.

Tout le propos de ce petit livre étant de s'interroger sur la position qu'il convient, à nous chrétiens catholiques, d'adopter par rapport à l'Islam et aux Musulmans. Et le cardinal ne va pas par quatre chemins.

Il faut admettre qu'il y a une frange issue du monde musulman qui a déclaré la guerre à la civilisation. Sans doute, conviendrait-il d'abord de s'interroger sur ce que nous avons à opposer aux djihadistes. Comme le souligne le préfacier du livre, le philosophe et homme politique Massimo Cacciari : « Si le terme « démocratie » n'a pas pour définition essentielle la recherche de l'égalité et la reconnaissance de la valeur de l'autre, mais celle « économique » de liberté illimitée de poursuivre sa propre utilitas individuelle, aucun discours sur l'identité de l'Occident ne saura s'opposer avec une réelle efficacité aux discours fondamentalistes, étrangers à toute idée de laïcité, qui nous ont déclaré la guerre. La tragédie actuelle ne s'explique pas uniquement par la marginalisation, la misère, l'inégalité, l'injustice, mais il existe également une identité forte, convaincue d'elle-même, qui croit s'opposer in toto à la nôtre qu'elle considère désormais comme dépouillée de toute valeur qui ne soit pas échangeable sur le marché, « privé de toute Finalité, sans Dieu. Et ainsi, finalement, mûre pour la défaite. »

Effectivement, si la seule chose que nous avons à opposer aux djihadistes est notre société de consommation de masse sans aucune perspective existentielle autre que produire et travailler pour consommer, nous ne faisons qu'opposer alors au néant un autre néant. Toute interrogation sur nos relations avec les autres religions et avec l'Islam en particulier devrait sans doute commencer par une réflexion sur notre identité d'Occidentaux et la société que nous voulons construire. Mais déjà penser en termes d'Occidentaux et d'Orientaux, n'est-ce pas biaiser le débat dans un monde qui est de plus en plus pluriel ?

Reste, comme le propose ce livre, de réfléchir sur la manière d'appréhender l'Islam pour un Catholique. Le Cardinal Martini commence sa réflexion par une citation de la Bible : Dieu lui dit : « Ne sois pas triste à cause du garçon et de ta servante ; écoute tout ce que Sara te dira, car c’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom ; mais je ferai aussi une nation du fils de la servante, car lui aussi est de ta descendance. Abraham se leva de bon matin, il prit du pain et une outre d’eau, il les posa sur l’épaule d’Agar, il lui remit l’enfant, puis il la renvoya. Elle partit et alla errer dans le désert de Bershéba. Quand l’eau de l’outre fut épuisée, elle laissa l’enfant sous un buisson, et alla s’asseoir non loin de là, à la distance d’une portée de flèche. Elle se disait : « Je ne veux pas voir mourir l’enfant ! » Elle s’assit non loin de là. Elle éleva la voix et pleura. Dieu entendit la voix du petit garçon ; et du ciel, l’ange de Dieu appela Agar : « Qu’as-tu, Agar ? Sois sans crainte, car Dieu a entendu la voix du petit garçon, sous le buisson où il était. Debout ! Prends le garçon et tiens-le par la main, car je ferai de lui une grande nation. » Alors, Dieu ouvrit les yeux d’Agar, et elle aperçut un puits. Elle alla remplir l’outre et fit boire le garçon. Dieu fut avec lui, il grandit et habita au désert, et il devint un tireur à l’arc. » (Gn 21 ; 13 – 20)

On se souvient qu'Ismaël est traditionnellement considéré comme l'ancêtre des nations arabes alors qu'Isaac est celui des juifs. Le passage ci-dessus est clair. Dieu bénit Ismaël et les grandes nations (musulmanes) auxquelles il va donner naissance. Et comment en douter lorsqu'on voit les grandes civilisations qui eurent l'Islam comme fondement, les grands mystiques, artistes et poètes qui naquirent et furent portés par la religion de Mahomet ? Comment, en tant que Catholique, douter que Dieu donne sa bénédiction à l'Islam en général alors que cette religion existe depuis 1400 ans.

Pour autant, si Dieu la bénit de manière générale, cela ne veut pas dire que toutes ses manifestations le sont. Et le cardinal de dire que certaines manifestations dites islamistes sont tout à fait condamnables, barbares et qu'il faut les éliminer sans hésiter par une guerre armée et juste.

Néanmoins, avec les Musulmans sincères, ceux qui sont en recherche du vrai Dieu, il faut instaurer un dialogue... et un dialogue vrai. Ceci implique une véracité d'expression et d'intention. Si je ne cherche pas à faire du prosélytisme agressif, je ne cherche pas non plus à minimiser ma foi catholique et les profondes différences qui existent entre les deux religions. En tant que chrétiens, dit Martini, nous nous devons d'annoncer l'Evangile mais dans le respect total des croyances de l'autre et des nôtres. Il est évident que l'Islam traverse une crise interne grave qui rejaillit sur le monde entier et qu'il devra guérir de cette crise sous peine de s'auto-détruire en créant encore plus de souffrance et de destruction. En tant que chrétiens, ils nous appartient d'accompagner sans condescendance et avec respect nos frères musulmans. Et certainement pas leur renvoyer une image d'ennemis qu'ils ne sont pas et qui ne pourra qu'augmenter encore la détresse et alimenter la haine.

D'ailleurs, nous dit Martini, il y a des points communs entre nous, ne fut-ce que la recherche active de Dieu et la critique d'un monde consumériste. A chacun de mettre en place les conditions de ce dialogue fraternel et vrai qui seul pourra, peut-être, faire échec aux forces de destruction qui se déchaînent actuellement.

CARLO M.MARTINI, Fils d'Abraham, l'Islam et nous, 2015, Parole et Silence.

Tag(s) : #Islam, #Geopolitique, #Dialogue Interreligieux, #Grande Guerre, #Grande Corporation, #société

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