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La lecture des romans du Graal - Patrick Riggenberg

Très bonne réflexion de l'écrivain Patrick Riggenberg, trouvée sur son site (VOIR ICI).

Elle est extraite de son livre, le miroir du Moyen Age et je vous la livre intégralement.

La Lecture des romans du Graal

Selon le Haut Livre du Graal, le conte du Graal vient de Dieu. Un certain Joséphé l’a reçu par l’intermédiaire de la voix d’un ange et tout le récit provient de l’écriture divine [1]. Dans les dernières lignes du livre, on rapporte que le récit, en latin, est conservé dans une maison de religion sur l’île d’Avalon, à l’endroit où reposent le roi Arthur et la reine : les religieux qui s’y trouvent tiennent l’histoire vraie dans son entier [2]. D’autres romans font allusion à un prototype mystérieux de l’histoire du Graal. Robert de Boron évoque un « Grand Livre où sont écrites les histoires relatées par de savants clercs. Là sont consignés les grands secrets qu’on nomme les secrets du Graal » [3]. Dans un autre livre, Merlin enjoint un saint prêtre de rédiger un « Livre du Graal », dans lequel « il y aura peu de choses, paroles ou événements exemplaires et salutaires, dont il ne recueille une partie » [4].

Les romans du Graal n’ont certes pas le même statut que les Evangiles ou la Thora, mais leur spiritualité ne saurait non plus venir des hommes. Il faut alors s’interroger sur leur inspiration originelle, puis sur la définition d’un livre spirituel.

Le livre tenu par le Christ aux portails des églises nous rappelle la haute conception que le Moyen Age se faisait du livre, même si l’enseignement de Jésus était oral et si, dans le monde chrétien, pendant les quatorze siècles et plus précédant l’invention de l’imprimerie, l’oralité était plus importante que l’écriture. Les romans du Graal étaient écoutés plus que lus.

Pour les clercs médiévaux, le livre est plus qu’un texte écrit. Il symbolise la nature de la réalité et de l’intelligence. Selon saint Bonaventure, théologien franciscain, il existe deux livres : « L’un écrit intérieurement qui est l’art et la sagesse éternelle de Dieu, l’autre écrit au-dehors, le monde sensible. » [5]

Le livre existe, car il reflète un archétype antérieur à tous les livres. De même, la lecture traduit un processus intellectuel de l’Etre. Pour le Christianisme, le premier livre est le Verbe, qui s’est incarné dans le corps du Christ. Ce Livre divin représente tout ce que Dieu peut lire et dire de lui dans son essence. Le Verbe est l’éternelle connaissance – ou l’éternelle lecture – que Dieu a de son infinité et de son mystère. Dans l’absolu, le Verbe est à la fois un livre infini, un lecteur omniscient et une lecture parfaite.

Autrement dit, le Livre divin est le Verbe : lecteur de Dieu, livre de Vérité, il relie aussi la Transcendance et le cosmos. Le Verbe est immanent à la création : il est non seulement l’Intellect divin, mais également le concepteur des mondes et le sauveur des hommes. C’est par union au Verbe à travers le Christ que le chrétien connaît la Divinité. Pour le Christianisme, le Christ est une Incarnation du Verbe dans un corps de chair : il est le Livre incarné. Pierre Bersuire (1290-v. 1362) écrivait que « le Christ est une sorte de livre écrit sur la peau de la vierge… Ce livre fut énoncé dans la disposition du père, écrit dans la conception de la mère » [6].

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Le Verbe est simultanément un lecteur suprême et le créateur du cosmos. Des anges à notre terre, la création est la conséquence d’une lecture de la Transcendance. D’où la deuxième signification évoquée par saint Bonaventure : le cosmos peut se comparer à un immense livre rédigé, coloré et relié par Dieu. Chaque atome peut être une lettre, chaque homme un mot, chaque univers une phrase. La moindre poussière existe par la lecture créatrice du Verbe.

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Premier Lecteur de Dieu et Ecrivain de l’univers, le Verbe est aussi l’énonciateur des livres sacrés. En effet, c’est à travers son Intelligence que Dieu se révèle par les religions et par les sagesses. Conçues puis données par le Verbe, les spiritualités font connaître aux hommes la lecture que Dieu fait du monde et des âmes.

Aussi, en donnant aux hommes des textes sacrés à travers des prophètes, le but du Verbe est d’apprendre à l’homme à redécouvrir la lecture divine. Que veut l’Evangile ? Que l’homme redevienne le fils de Dieu, autrement dit qu’il se sanctifie pour s’unir à l’Essence. Lorsque le chrétien s’unit au Christ, il peut lire dans le Verbe tout ce que celui-ci connaît du Père. Grâce à la spiritualité révélée par les Evangiles, l’homme peut actualiser une contemplation qui plonge dans la « pensée » de Dieu.

Tout livre sacré veut faire de l’homme un lecteur du Verbe. Il en est de même des livres spirituels : leur fonction est de révéler l’essence de l’homme, de faire lire les significations contemplatives sur terre et en Dieu. Ce qui distingue un livre sacré, comme la Bible ou le Coran, d’un roman comme le Haut Livre du Graal, est en quelque sorte le degré et l’intensité de l’inspiration. La Thora et les Evangiles ont été révélés pour modeler des civilisations, les romans du Graal pour éveiller une spiritualité particulière dans le cadre d’une civilisation déjà chrétienne et déjà formée par une Révélation.

Un livre sacré révèle ainsi la lecture « personnelle » que Dieu fait de telle humanité. Il éveille l’homme à sa propre lecture et prépare l’âme à une assomption dans le Livre divin. Et l’homme a reçu la possibilité de lire, puisqu’il a été créé à l’image du Verbe. Il possède une intelligence à la fois rationnelle et contemplative. Il peut lire l’écrit, ce qui ne l’est pas, lire entre les lignes, découvrir tous les sens possibles et recréer à la fois le monde et ce qu’il en connaît par sa lecture et par ses livres. Ces capacités dérivent de l’Intellect divin. Si Dieu ne se lisait pas dans son propre Verbe, l’homme n’aurait aucune intelligence de lui-même, du monde et de Dieu. L’homme est fait pour lire, car Dieu l’a créé en lisant ce qu’il est. La fonction de l’homme est de comprendre le Créateur en lisant le livre du monde, de devenir le co-lecteur de la création.

Dans tout livre sacré, Dieu s’énonce tel qu’il se voit et tel qu’il veut se faire comprendre par une collectivité, conditionnée par un milieu culturel, humain et géographique. [...] Par conséquent, le prophète, le visionnaire, l’apôtre ou le fondateur de religion n’est qu’un intermédiaire, dont Dieu exige une soumission totale. Le traducteur est un traître, dit l’adage, car toute traduction est une interprétation. Un prophète ne peut rapporter aux hommes que ce qu’il a entendu ou vu de Dieu. Il doit livrer le texte original décidé par le Verbe, et non y surimposer ses lectures.

Dans l’une de ses Epîtres, saint Paul distingue clairement l’ordre qu’il reçoit de Dieu de ses opinions : « A ceux qui sont mariés j’ordonne, non pas moi, mais le Seigneur […]. » Quelques lignes plus loin, il donne une autre instruction qu’il présente au contraire comme une affirmation personnelle : « Aux autres je dis, c’est moi qui parle et non le Seigneur […]. » Enfin, dans le même passage : « Au sujet des vierges, je n’ai pas d’ordre du Seigneur : c’est un avis que je donne […]. » [7] Saint Paul marque bien les degrés de signification et les portées variables de son message. Il y a une hiérarchie dans la sacralité des livres. Leur degré de spiritualité est fonction de la part plus ou moins importante de l’homme dans leur énonciation et leur contenu.

Une caractéristique du livre révélé est ainsi l’effacement au moins apparent de son récepteur. Les auteurs des Evangiles n’ont fait que rapporter et mettre en ordre les paroles du Christ, sans y introduire un éclairage ou des jugements subjectifs. A un niveau et dans un contexte très différents, les romans du Graal témoignent également d’une certaine impersonnalité. Leurs auteurs peuvent parsemer les récits de remarques personnelles, celles-ci n’interfèrent pas avec le cours des récits, et ne servent qu’à ponctuer l’histoire, à créer une diversion littéraire, à opérer une transition ou une petite pause.

L’insistance sur la fidélité à un récit-archétype revient fréquemment : « ainsi dit le conte », « comme en témoigne l’histoire ». Le narrateur ne dit pas « moi », il ne parle que pour laisser parler le récit du Graal. Ce qu’il raconte vient d’une source transcendante (inspiration divine ou spirituelle), ou d’un personnage mystérieux, dont il est le dépositaire et l’interprète. Wolfram von Eschenbach tient son récit de Kyot, un provençal, « homme de grand art », « qui trouva en des écrits païens les aventures de Perceval » [7].

Les récits, d’autre part, ne rapportent que l’essentiel, ce que le lecteur doit impérativement apprendre. Les narrations suivent un ordre qui n’appartient pas au rédacteur, mais à une geste initiatique. Typique est ce passage de Lancelot :

« Ainsi la dame du Lac réconforte Lancelot et le rassure, comme le conte l’expose, qui ne nous a rapporté cet épisode que pour les hautes paroles qu’il avait dites. Mais en cet endroit le conte ne parle plus de Lancelot. Il retourne à sa mère et […]. » [9]

Autrement dit, l’écrivain transcrit ce que dit le conte, ni plus ni moins. Lorsqu’un chevalier « a son conte tout entier », le « conte ne parle plus de lui ni d’aucune aventure qui ait pu lui arriver » [10]. En dire plus serait fabuler ou mentir. Les romans ne sont pas une histoire anarchique et aléatoire, où chacun apporterait sa contribution au gré des inventions et des demandes. Tout ce que peut faire l’écrivain est de transmettre un récit avec la fidélité la plus sincère. Un conteur qui ne rapporte que « faussetés et mensonges », dit Wolfram, doit être sévèrement puni, pour vouloir « présenter ses impostures comme des vérités. » [11] A l’extrême fin du cycle du Lancelot-Graal, on peut lire à la dernière page de La mort du roi Arthur : l’auteur « achève son livre si définitivement qu’après cela personne n’y pourrait ajouter autre chose qui ne fût pur mensonge » [12].

C’est donc que les récits ne se veulent pas le fruit d’un imaginaire personnel ou collectif : ils témoignent d’une réalité, d’une vérité, d’une connaissance qui dépassent les auteurs des romans et auxquelles ceux-ci devaient être fidèles, quelle que soit leur invention littéraire. Les divergences existant entre les récits, leurs réécritures et leurs reprises, ont également une fonction révélatrice et ne nuisent pas à la dynamique symbolique de l’ensemble. La transmission de la légende, par conséquent, se ramène à la nécessité d’une inspiration spirituelle, reçue par l’auteur du roman, par son commanditaire ou par son informateur.

[...]

Toute lecture exige une préparation du lecteur. On peut certes aborder n’importe quel roman sans connaissance préalable de l’auteur et de son époque, mais on risque de glisser sur les mots et de lire « à côté » des intentions du texte et de l’écrivain. Pour un lecteur moderne, les romans du Graal exigent une connaissance minimale de la culture médiévale, avec son art du symbole, ses idéaux, ses registres esthétiques, sa mentalité collective et ses arrière-plans historiques.

Toutefois, les romans demandent encore bien autre chose au lecteur. Le Haut Livre du Graal nous en avertit : ceux qui entendront le récit du Graal « doivent s’efforcer d’en comprendre la signification et oublier tout le mal qu’ils ont dans leur coeur » [13]. Wolfram von Eschenbach écrit de même qu’il conte cette histoire pour ceux dont « le coeur est sincère et bon » [14]. Ce qui signifie que certaines intelligences ne sont pas capables de comprendre les romans en raison des vices de leur âme. Cette compréhension n’est pas affaire d’habileté ou d’érudition, mais dépend d’une attitude spirituelle. Les vertus du coeur ne sont pas une convention morale : elles impliquent une intériorisation qui transforme profondément la vision du monde, et donc l’intelligence de la lecture.

La spiritualité n’est pas une illusion du comportement, une attitude affectée ou un état de pensée passager. Elle consiste à entrer dans une relation consciente et transformante avec Dieu, en accordant ses actions à une morale, son âme à la prière et aux vertus, son intelligence aux vérités des Ecritures. Le but est de retrouver une conscience et une paix spirituelles, que la Bible symbolise notamment par le jardin d’Eden, et la légende arthurienne par la découverte du Graal. Or, la spiritualité exige un engagement profond, non une adhésion superficielle. Comme les chevaliers, qui doivent agir vertueusement en toutes occasions, prier entre deux combats, s’attacher à l’amour d’une Dame, l’homme qui se consacre à une voie spirituelle doit se donner à la mort et à vie. L’intelligence, la volonté, les désirs sont alors convertis vers une seule réalité et une seule fin. La spiritualité exclut certains modes de pensée, des types de volontarismes et de passions, dans la mesure où ceux-ci entretiennent une mondanité et un égocentrisme de l’être.

La pureté du coeur prend aussi tout son sens, si l’on se souvient qu’il ne s’agit pas de l’organe physique ou du siège subjectif des sentiments. Pour la mystique chrétienne, le coeur est l’oeil de la contemplation. La spiritualité a pour fonction de laver le coeur pour le rendre capable d’une vision spirituelle. « Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu » disait le Christ [15]. Purifier son coeur, c’est se rendre réceptif à une intuition spirituelle, disposée à extraire les significations des symboles, à vivre des interprétations qui échappent à la pensée mondaine, à aimer les choix du Verbe.

Le coeur n’est pas la raison, mais une tablette du Verbe. Il est la matrice d’une disponibilité contemplative, qui n’est pas irrationnelle, mais dont les modes d’être échappent à tout rationalisme. « Le coeur est l’aviron qui mène la nef où il veut, à bon port ou à perdition. » [16] Plus le coeur est purifié par l’Esprit, plus il s’ouvre à la compréhension spirituelle de l’âme et du monde ; au contraire, livré aux sentiments contradictoires, aux erreurs, aux indécisions de la volonté, le coeur se perd dans le monde comme dans les récits.

Les romans du Graal n’exigent donc pas seulement une prédisposition au voyage intérieur, avec ses risques et ses merveilles. Ils s’adressent à un niveau plus profond de l’intelligence, seulement accessible à une spiritualité ordonnée et suivie. Si elle ne nie ou ne contredit pas la raison, cette intelligence est incompatible avec le rationalisme et son langage : elle ne voit pas la même chose que la pensée, et elle n’appartient pas non plus au plan psychique et émotionnel. Une lecture spirituelle des romans voit de l’intérieur ce qu’une lecture objectiviste ne voit que de loin ou ne discerne pas : la première se reconnaît dans ce qu’elle comprend, l’autre ne fait que passer. Quelle que soit la recherche des analyses littéraires, leurs tracés intellectuels ne recoupent pas la voie du Graal. Leur démarche ne parvient que rarement à emprunter les pas des chevaliers, à comprendre comment ils comprennent ce qu’ils voient, à saisir l’articulation des événements et de l’âme dans la logique d’une initiation, à pénétrer la vie de la quête. Pourtant, les romans nous suggèrent clairement que leur lecture doit marcher au même rythme que les chevaliers, que l’intelligence est d’abord une purification des préjugés et des paresses. L’acceptation de la voie ne détruit pas la raison, mais le rationalisme, non l’esprit critique ou le doute, mais le criticisme et l’ère du soupçon.

[...]

On comprendra qu’une lecture participative des romans du Graal se détourne d’une lecture simplement littéraire, qui ne retiendrait des textes que la facture stylistique ou les déterminismes historiques et sociaux. Que veut bien vouloir dire une lecture dont la seule proximité est l’illusion donnée par des jumelles, alors que le texte réclame une lecture engagée ? Certes, la légende du Graal a suscité trop de fantasmes et de divagations pour que l’on puisse reprocher aux sceptiques de la prudence et de la circonspection. Il faut néanmoins souligner le fait que les romans du Graal ne veulent pas être lus selon une analyse qui désarme leur efficacité, démystifie leur contenu et déroute de toute quête. La légende arthurienne est un manuel de chevalerie et de spiritualité : la fonction de ses symboles est une pratique, non une théorie. Les romans sont faits pour marcher, non pour rester chez soi.

[...]


Notes
[1] In La légende arthurienne, Trad. Christiane Marchello-Nizia, Robert Laffont, Paris, 1989, p. 123 et 240.
[2] In La légende arthurienne, p. 309.
[3] Le roman de l’histoire du Graal, Trad. Alexandre Micha, Honoré Champion, Paris, 1995, p. 29-30.
[4] Merlin, Trad. Alexandre Micha, GF-Flammarion, Paris, 1994. p. 68.
[5] Breviloquium, IIe partie, chap. 11, § 2, Trad. Jacques-Guy Bougerol, Editions Franciscaines, Paris, 1967, p. 119.
[6] Repertorium morale, cité par Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, Actes Sud, Arles, 1998, p. 391, note 21.
[7] I Corinthiens VII, 10 à 12 et 25, Trad. T.O.B., Alliance Biblique Universelle / Le Cerf, Paris, 1988.
[8] Parzival, Trad. Ernest Tonnelat, Tome I, Editions Montaigne, Paris, 1984, p. 364.
[9] Lancelot du Lac, Trad. François Mosès, Tome I, Le Livre de Poche, Paris, 1991, p. 161.
[10] Lancelot du Lac, Trad. Marie-Luce Chênerie, Tome II, Livre de Poche, Paris, 1993, p. 681.
[11] Parzival, Trad. Ernest Tonnelat, Tome I, p. 296.
[12] La mort du roi Arthur, Trad. Marie-Louise Ollier, U. G. E., 10/18, Paris, 1992, p. 309.
[13] In La légende arthurienne, p. 123.
[14] Parzival, Trad. Ernest Tonnelat, Tome I, op. cit., p. 353.
[15] Matthieu V, 8. Trad. Bible de Jérusalem, Desclée de Brouwer, Paris, 1975.
[16] La quête du Graal, Trad. Albert Béguin et Yves Bonnefoy, Seuil, Paris, 1965, p. 202.


Extrait de Patrick Ringgenberg, Miroirs du Moyen Âge, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 30-38.

Tag(s) : #Esprit Chevaleresque, #Arthur, #Quête du Graal, #Jésus-Christ, #Eglise de Vie, #Esprit épique, #Moyen-Age

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