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In hoc signo vinces (2/3) : un signe dans le ciel

Alors qu'il s'approchait de Rome, Constantin sentit une angoisse sourdre dans son cœur. Le rapport de force lui était largement défavorable. Les troupes de Maxence étaient quatre fois plus nombreuses que les siennes et comptaient de leurs rangs les redoutables prétoriens, élite de l'élite de l'armée impériale. Mais ce n'était pas tout. Maxence pouvait également compter sur une aide bien plus redoutable que les pilums prétoriens, une aide bien plus pernicieuse et plus efficace que l'acier de Rome : la sorcellerie.

En effet, on murmurait que de nombreux jeteurs de sorts, nécromants et autres oracles avaient rejoints sa cause. Que Constantin lui tendit une embuscade ? Les devins au service de l'usurpateur le sauraient. Que ses hommes éprouvaient le moindre doute ? Les sorciers jetteraient la peur dans leur cœur et leur feraient fuir la bataille. Que les prétoriens meurent sous les coups de la légion de Bretagne ? Et les nécromants les feraient revenir d'entre les morts sous forme de spectres et entraineraient les armées de Constantin dans les limbes.

Comment défaire ces forces invisibles ? Comment contrer le pouvoir des dieux de l'enfer ? Alors il pensa à son père, l'Empereur Constance Chlore et à sa mère Hélène, l'Empereur et la femme du peuple. Comment ils s'étaient aimés, comment elle avait amené le guerrier qu'était Constance à devenir un champion de Lumière et à s'approcher de l'amour du Ressuscité. Comment Constance avait toujours été un dirigeant fort, juste, pondéré, généreux et ami des lettrés. Comment il avait peu à peu abandonné les idoles pour entamer une relation avec le Dieu Vivant.

Ces gens ont-ils raison ? Leur Dieu est-il réel ? Les dieux de nos pères ne sont-ils que des idées, des illusions ou des esprits mineurs se faisant passer pour ce qu'ils ne sont pas ?

Son regard se posa sur son armée, vingt-cinq mille hommes rangés en ordre de marche, disciplinés, aguerris, leur nombre semblait couvrir l'horizon. Pourtant, il savait que ce n'était rien comparé à l'armée de Maxence.

A nouveau l'angoisse l'étreignit. Puis, son regard monta inconsciemment vers le ciel, là où symboliquement les tenants de la nouvelle religion plaçaient la demeure de leur Dieu. La couche de nuage était épaisse et noire.

Y a-t-il quelque chose là au-dessus de ce tissu épais ? Quelque chose ou quelqu'un ?

L’Empereur haussa les épaules.

La pluie, seule la pluie qui bientôt détrempera le sol, qui bientôt mélangera indifféremment le sang des braves et celui des couards, celui des patriciens et celui de la plèbe.

Soudain, l'impensable se produisit. Alors que ses yeux fixaient la couverture de nuages qui couvrait le ciel, celle-ci se déchira, comme violemment percée par une lance de lumière. Puis une autre fissure apparut et encore une autre, elles dessinaient un symbole sur la toile noire des nuages.

Le cheval de l'Empereur se cabra. L'air venait de changer de consistance. Soudain, il était plus épais, presque tangible et trouble, comme par une forte après-midi d'été.

Constantin se frotta les yeux, rêvait-il ? Etait-il soudain la proie de la folie ? Ses sens lui jouait-il des tours ? Etait-il sous l'emprise d'une maladie ou d'un poison ? Non ! La réaction de sa monture indiquait que quelque chose d'inhabituel était en train de se produire. Regardant autour de lui, l'Empereur remarqua alors que toute son armée avait les yeux tournés vers le ciel. Chaque légionnaire, chaque auxiliaire, chaque officier, chaque intendant levaient les yeux. Un silence impressionnant était tombé sur la plaine car tous étaient perdus dans la contemplation des cieux, des bras se levaient, des doigts se tendaient. Puis un murmure enfla, le son d'une foule qui assistait à un événement d'une ampleur inouïe et qui se le rapportait au moment même, comme pour accorder crédit à ce que chacun pouvait voir sans pour autant vraiment y croire.

Mais les soldats se turent tout aussitôt et un silence pétrifié régna à nouveau dans la plaine. Car le miracle auquel ils assistaient n'était pas fini. Sur la couche nuageuse comme sur une tablette de scribe, des lettres commençaient à apparaître. Lettres de feu et de lumière comme tracées avec un calame invisible en dessous du chrisme. Bientôt elles flamboyaient dans les cieux et chacun pouvait lire : « In hoc signo vinces », par ce signe tu vaincras.

Le prodige se maintint quelques instants qui semblèrent une éternité aux milliers d'hommes qui composaient l'armée de l'Empereur, puis un vent violent se leva, les nuages se dispersèrent et le signe s'évanouit.

Constantin fut le premier à sortir du choc qu'avait induit la vision. D'un ton sec il ordonna à ses troupes de préparer le campement du soir. Disciplinés, les hommes s’exécutèrent immédiatement. Sentant leur anxiété, l'Empereur fit doubler la garde pour la nuit. La vieille de la bataille, savoir que plus de frères d'armes veillaient sur eux dans leur sommeil, rassurerait les légionnaires.

Encore sous le choc, Constantin s'isola de bonne heure sous sa tente. Il se servit une coupe de vin coupé d'eau et déroula la carte de l'endroit.

Ils se trouvaient à quelques kilomètres au nord est de Rome, et le Tibre coulait en contrebas de la plaine où ils avaient installé leur camp. Une route, la via Flaminia, allait jusqu'à Rome et enjambait le fleuve : le Pont Milvius. Après ce pont, la route de Rome était ouverte et le Sénat, toujours soucieux de protéger la capitale de l'Empire et la vie des sénateurs, ne pourrait que favoriser celui qui le détenait. Devant le pont, la plaine était parsemée de bosquets et de blocs de pierres ocre qui étaient comme posés là par quelque titan capricieux. L'endroit s'appelait Saxa Rubra, les roches rouges. L'Empereur haussa les sourcils, le lieu était prédestiné à voir s'y dérouler une bataille, car demain c'est toute la plaine qui serait rouge vermeil, abreuvée par le sang des braves.

Demain, la bataille serait décisive pour le destin de l'Empire. Constantin convoqua ses généraux et ils passèrent l'heure suivante à organiser leur plan. Nul ne parla de ce qui s'était passé en fin d'après midi, tous étaient encore sous le choc de ce qu'ils avaient vu mais ne pouvaient se permettre d'y penser. Ils devaient rester concentrés sur le combat qui s'annonçait, ce n'était pas le moment de bouleverser leur conception du monde et de remettre en cause leur univers intérieur. Après que les généraux eurent quitté la tente impériale, Constantin termina sa coupe sans grand enthousiasme et alla se coucher de bonne heure.

Tag(s) : #Byzance, #antiquité, #Histoires & Légendes, #Rome

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