Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Nouvelle : le Saint aux deux épées (4/8)

Lorsque Titus s'assit, le silence se fit : le spectacle allait commencer. Contrairement aux combats de gladiateurs, la foule était relativement calme durant un martyr de chrétiens. En effet, les combattants, plein de dignité, mouraient souvent en silence dans l'arène. Soit que leur mort était rapide, soit qu'ils ne voulaient pas donner satisfaction à leur adversaire en l'abreuvant de cris d'agonie. Les gladiateurs étaient des brutes surentraînées, des hommes qui résistaient à la souffrance. L'intérêt de les voir s'étriper résidait dans la beauté de leur combat. Pour les civils condamnés à mort, c'était tout autre chose.

L'intérêt, le plaisir, c'était précisément d'entendre hurler les enfants, crier les femmes et sangloter les hommes. Quoique... Quoique selon de nombreux témoignages et histoires colportées, il arrivait souvent que les chrétiens condamnés à périr sous les griffes et sous les crocs ne criaient pas. Impassiblement plongés dans la prière, les yeux tournés vers le Ciel et le Soleil, on disait que certains même chantaient à la gloire de leur Dieu.

Alors la foule se tût, habitée soudain par une curiosité malsaine.

- Vont-ils crier ? Vont-ils chanter ? Allons-nous nous repaître de leur souffrance ? Ou rire de leurs cantiques ridicules ?

Certains avaient le cœur qui palpitait rien qu'à l'idée de la douleur à laquelle ils allaient assister. Dans leur poitrine, leur organe de vie avait été étrangement perverti par des années de spectacle malsain. Comme n'importe quel organisme, un cœur se nourrissait de ce qu'on lui donnait. Et le leur avait été éduqué à se nourrir de ces noires distractions et s'excitait avec anticipation du sang qui allait couler.

La grille se leva. Le couple et son enfant entra dans l'arène. Les spectateurs pouvaient les voir cligner des yeux sous l'afflux soudain du soleil.

- C'est étrange, cela faisait longtemps qu'on avait plus persécuté les chrétiens, lâcha quelqu'un dans la foule.

- C'est normal qu'on recommence, répliqua un spectateur, ils refusent de sacrifier aux dieux, ils mettent la normativité et la stabilité de l'Empire en cause.

- J'ai même entendu dire, surenchérit une commère, qu'ils refusent de considérer l'Empereur comme un dieu. Pour eux, c'est un homme comme les autres qui ne mérite pas de sacrifice et de dévotion. Vous imaginez cela ?

- Non. De toute façon, même à leur Dieu, ils ne donnent pas de sang. Les seules offrandes qu'ils veulent faire, ce sont des prières et des louanges. Les seules sacrifices auxquels ils veulent bien consentir est celui de leur part « pècheresse ». A-t-on entendu de plus grandes absurdités ?

-Certainement pas ! Ils méritent bien de mourir. A mort !

Certains reprirent le cri et pendant quelques minutes, une houle menaçante dirigée vers la famille empli les gradins.

Pourtant, elle n'avait pas l'air bien dangereuse cette famille. Le père avait certes le physique athlétique des vrais guerriers, des muscles fins mais solides roulaient assurément sous la peau de ce corps sec. Mais pas quoi mettre en danger la Rome éternelle tout de même ! La mère, elle aussi était mince et musclée pour une femme. C'est que les femmes scythes, tout comme leur guerrier de mari, avaient l'habitude de chevaucher quotidiennement de longues heures et que ce genre d'exercice sculptait le corps, lui retirant toute graisse superflue.

Et puis, il y avait leur fils, qui s’appelait anciennement Philopater et qui maintenant avait pris le nom de Mercurius. Mercurius ? Étrange nom pour un chrétien. Il faisait référence à Mercure, le dieu protecteur des chemins, des messagers et des magiciens. Ce genre de dieu protecteur était très important pour ces éternels voyageurs qu'étaient les Scythes. Et apparemment, ceux-là n'avaient vu aucune contradiction entre leur reconversion et le nom d'une divinité messagère. Le messager des dieux, n'était-il pas, à fortiori, le messager de Dieu ? Et puis quel plus bel hommage à celui qui est le messager des messagers, Dieu fait homme, que de prendre le nom d'un messager mythique ?

Ce Mercurius en question n'était qu'un adolescent comme les autres, à peine quelques poils filandreux, couleur de paille, lui poussaient-ils de manière désordonnées sur le menton. Quelques boutons blancs émaillaient encore ses joues et son front. On voyait qu'il faisait un effort pour se contenir, pour ne pas se jeter dans les jupes de sa mère ou contre la poitrine de son père.

N'importe qui, avec un cœur de chair, serait attendri par le spectacle de cette famille unie. N'importe qui... sauf les spectateurs présents pour qui l'innocence incarnée à leur pied exacerbait leur désir de sang.

Au lieu de saluer la bravoure de ce gamin qui faisait tout ce qu'il pouvait pour contenir son tremblement, ils se moquaient de la pulsion de peur qui l'habitait et qui se remarquait au premier coup d’œil. Au lieu de compatir, ils se gaussaient du désespoir, au lieu d'éprouver un élan de l'âme vers les condamnés, ils lançaient des tomates, des œufs, des pierres...

Puis les grilles d'en face s'ouvrirent et le silence revint. Le spectacle allait enfin pouvoir commencer.

Il ne serait pas trop court car les dresseurs avaient la connaissance suffisante de leurs bêtes pour les affamer, ni trop, ni trop peu, afin qu'elles se jettent sur leurs victimes sans toutefois les dévorer tout de suite.

Et voilà que les deux lionnes entrèrent en scène. Elles étaient magnifiques, somptueuses ! Les enfants présents les montrèrent du doigt à leur parent avec des yeux émerveillés. Qui ne le serait pas en voyant leur foulée légère sur le sable brûlant de l'arène ?

L'une d'entre elle s'arrêta, regarda autour d'elle en humant l'air comme si elle prenait conscience de son public. Elle poussa un feulement bientôt accueilli par quelques rires et applaudissement.

La seconde était moins posée, plus jeune sans doute. Elle se rua dans l'arène comme un taureau enragé, au petit trot, et fonça droit sur la famille, le public retint son souffle. (à suivre...)

Tag(s) : #antiquité, #Saints, #Rome, #Histoires & Légendes

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :