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Nouvelle : le Saint aux deux épées (5/8)

Arrivé à quelques mètres de ses proies, le fauve se raviva et stoppa net sa course. Profitant de ce moment, Yares qui se faisait appeler maintenant Noah, se pencha et saisit quelque chose, l'une des pierres que les spectateurs avaient lancées dans leur direction.

Un bref instant, son regard croisa celui du fauve. Puis tout se déroula très vite, Noah arma son bras et lança la pierre.

On est un guerrier ou on ne l'est pas. L'un n'est pas mieux que l'autre, ce n'est pas une question d'évolution spirituelle, c'est une question de nature, c'est tout. Celui qui est essentiellement un guerrier ne se laisse jamais abattre. Seul l'arrêt total des ses fonctions vitales peut le faire abandonner, sinon il ne s'avoue jamais vaincu.

Et c'est ce qui se passa. Tel jadis David devant l'immense Goliath, Noah brandit une pierre, une simple pierre face à la bestialité.

Et il fit mouche. L'adresse accumulée de générations d'archer était en lui. La pierre fendit l'air et alla frapper le fauve sur le museau. Un instant, la lionne gémit, frottant de sa patte l'endroit douloureux, chassant le sang qui lui coulait dans les yeux.

L'autre fauve s'approcha doucement. Plus expérimentée, plus calme, elle vint observer ces drôles de petits animaux qui avaient réussi à frapper sa congénère à distance.

Noah et Mercurius, encouragés par le flottement et l'hésitation qui habitaient les fauves, se baissèrent et ramassèrent d'autres pierres. Dans un ensemble parfait, ils levèrent le bras et lancèrent leurs projectiles.

Les pierres filèrent droit vers le fauve qui les regardait. Père et fils eurent un instant le fol espoir de mettre celui-là également hors d'état de nuire. Mais leur espoir de victoire fut de courte durée. La lionne fit un bon de côté, esquiva les pierres et lança son attaque, toutes griffes dehors.

Encouragée par son aînée, l'autre fauve s'ébroua pour se débarrasser du sang qui coulait toujours de son arcade blessée.

Le public retint son souffle. En quelques secondes, les fauves étaient sur leurs proies, elles allaient les déchiqueter. Noah s'interposa entre le fauve et sa famille. La bête se dressa sur ses pattes arrières. Debout, elle était plus grande que l'officier scythe.

Si seulement j'avais une dague, pensa celui-ci dans un éclair.

Les pattes antérieures du fauve se posèrent avec lourdeur sur ses épaules et il dut faire appel à toute la force musculaire qui était la sienne pour ne pas ployer sous la pression qu'exerçait la bête.

Dans un réflexe, il attrapa la tête énorme de la bête, de part et d'autre de la gueule. Négligemment, le fauve se débarrassa de cette étreinte humaine.

Trop fort... Je ne peux pas lutter.

L'animal poussa un feulement, puis hésita, bailla, et poussa un long grognement.

Qu'attend-elle ?

Noah se risqua à regarder autour de lui. Le deuxième fauve s'était arrêté à deux pas de Saphina et de Mercurius et regardait autour de lui avec circonspection.

Que se passe-t-il ?

Soudain, le poids sur ses épaules s'allégea : la lionne venait de descendre.

Un silence mortel tomba sur l'arène. Comme pour répondre à la critique muette du public, l'aînée des deux lionnes se tourna vers les gradins et poussa un cri terrible : mélange de défi et de rage animale contenue. Ensuite, tranquillement, elle se dirigea vers les grilles de l'arène, suivie par sa cadette.

Les condamnés n'en revenaient pas. Ils n'osaient pas donner libre court à leur joie d'être vivant.

- Mauvais dresseurs !

Le cri retentit dans les gradins. Bien sûr, il ne pouvait y avoir qu'une seule explication aux dédains des fauves pour leurs proies : les dresseurs avaient trop bien nourri les lionnes et elles avaient perdu leur appétit et leur rage.

- Remboursez !

- Oui, remboursez !

Un brouhaha terrible fit place au silence. Le gouverneur Titus hésita sur la conduite à tenir. Des jeux du cirque qui se déroulaient mal et étaient à l'origine d'une révolte populaire, ce n'étaient pas la première fois que cela se voyait. Il devait prendre une décision rapidement.

Avec emphase, il leva les bras. Le public se calma le temps de le laisser parler.

- Chers citoyens romains ! Mes amis ! Je vous prie de retrouver votre calme. Pour une raison étrange, les lionnes ont refusé de châtier les condamnés ici présent. Nous allons rattraper cela, je vous le dis.

- Ils n'ont pas été bouffés parce que tu gaves trop tes lionnes !

- Ouais, tes lionnes sont comme tes filles et ta femme : grosses et gavées !

Un éclat de rire généralisé accueilli cette sortie. Le gouverneur Titus rougit de rage, se promettant d'enquêter et de faire crucifier les dresseurs s'ils avaient mal fait leur boulot.

- Je vous en prie. Nous allons nous rattraper, que diriez-vous si nous les écorchions ? Ou bien si nous les crucifions, comme leur Dieu, cela fait longtemps qu'on a plus crucifié en public ?

- Non ! Non ! Remboursez ! Le spectacle est gâché de toute façon, remboursez !

- Vous ne voulez vraiment pas qu'on les exécute ? J'ai reçu l'ordre de...

- On se fiche de tes ordres ! Remboursez ! Remboursez ! Remboursez !

Tout le public se mit à scander ce mot magique : remboursez !

Certains étaient déjà debout sur les gradins et Titus pouvait voir leur colère enfler comme enfle la houle un jour de grand vent. Il se sentit menacé et céda.

- Soit ! Soit ! Vous allez être remboursés ! Et pour faire pardonner mes dresseurs, une rasade de vin pour chacun pris sur ma réserve personnelle !

- Un gigantesque rugissement accueillit cette déclaration.

- Titus ! Titus ! Titus !

Et voilà comment renverser une situation désagréable, pensa le gouverneur. (à suivre...)

Tag(s) : #Rome, #Histoires & Légendes, #Saints, #Nouvelle, #antiquité

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