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Nouvelle : le Saint aux deux épées (6/8)

Le geôlier inséra sa clé dans la serrure et fit pivoter la lourde grille sur ses gonds rouillés.

Noah se redressa. Deux soldats entrèrent dans le cachot où était enfermée la famille.

Voilà. Ils viennent nous tuer. Pas la peine de réveiller Saphina et Mercurius, c'est mieux s'ils partent dans leur sommeil, ils éviteront la douleur et la peur.

Les soldats entrèrent dans la cellule et se placèrent de chaque côté de l'entrée pour laisser place au gouverneur Titus.

Titus ? Que vient-il faire ici ? Se chargerait-il des sales besognes en personne ?

Le gouverneur regarda le guerrier scythe droit dans les yeux. Noah pouvait voir ses petits yeux replets rouler comme des billes folles dans leurs orbites cernées par les excès.

Néanmoins, et malgré ce que cet homme leur avait fait, Noah n'oubliait pas la hiérarchie impériale. Il lui fit un salut des plus militaire et des plus respectueux.

Le gouverneur haussa un sourcil.

- Tu gardes le sens des convenances ? C'est bien.

- Je suis toujours un centurion de la légion et un citoyen de l'Empire.

- Oui. Certes.

Un silence s'ensuivit pendant lequel le gouverneur eut l'air de chercher ses mots.

- Tu m'as causé bien des soucis centurion Yares.

- Heu... Bien involontairement monsieur.

- Quel besoin avais-tu de te reconvertir à cette religion orientale, les dieux de tes steppes ne te suffisaient plus ?

- Ce n'est pas ça, monsieur.

- C'est quoi alors ?

Noah regarda le gouverneur. Il semblait poser la question sincèrement et attendait une réponse. Nulle trace d'ironie dans sa voix.

Noah joua quelques instants avec sa barbichette blonde puis prit une profonde inspiration.

- Mes dieux, je les respecte. Leurs histoires m'ont fait prendre conscience de beaucoup de choses lorsque j'étais enfant et même adulte. Leurs amours m'ont appris à aimer, leurs bravoures m'ont appris à être brave, leurs forces m'ont appris à être fort.

- Alors... ?

- Alors ? Alors je n'ai jamais rencontré l'un d'eux ! Les histoires que l'on raconte aux coins du feu dans la steppe ou dans les temples romains, ce ne sont que des histoires ! Comme celle de César ou d'Auguste !

- Mais justement ! C'est pour cela que César et Auguste doivent être honorés comme des dieux !

- Avec tout le respect que je vous dois gouverneur, vous ne comprenez pas. César et Auguste sont des hommes, des grands hommes certainement mais des hommes. Mes dieux, vos dieux sont des souvenirs d'autres grands hommes ou des esprits régnant sur la nature. Je les respecte tous mais je ne peux plus les honorer comme quelque chose qu'ils ne sont pas. Il n'y a qu'un seul Dieu, gouverneur, un seul qui mérite un culte parce qu'il est le seul et unique. Ce Dieu a créé le ciel et la terre et dans toute sa grandeur, Il ne se gêne pas pour descendre jusqu'à moi et me parler.

- Tu es fou !

- Peut-être. Mais ma folie est douce, comme un nectar dans le cœur. Voyez-vous, mon Dieu ne demande pas de sang. La seule chose qu'il souhaite, c'est que je me laisse aimer par lui.

- Aimer ? Ton Dieu serait-il une catin qui a faim de caresses ?

Le guerrier scythe rit doucement.

- Excusez-moi gouverneur mais j'ai peur que votre style de vie impérial n'ait quelque peu faussé votre perception des choses. L'amour, le vrai, n'est pas la douceur qu'on trouve chez les filles faciles ou de passage mais dans la relation qu'on construit avec l'être que la Providence a mis sur notre chemin. L'amour est comme un feu, pour qu'il ne meure pas et qu'il réchauffe dans la nuit, il faut le nourrir.

- Je ne comprends rien de ce que tu dis ! D'ailleurs, il te va bien de parler d'amour, toi l'un des plus grands guerriers de l'Empire. Combien de barbares as-tu passé par le fil de ton épée. C'était aussi de l'amour ?

- Certes non. C'était avant ma reconversion, avant que je comprenne...

Les yeux du gouverneur s'amincirent en de fines fentes où brillait une lueur de triomphe.

- Cela veut-il dire qu'à présent tu refuserais de combattre ? Toi et les tiens refusent-ils de porter les armes ? Car sinon...

Il laissa sa phrase en suspend, un sourire victorieux planait sur son visage.

Noah avait été piégé !

Toi aussi, avec tes discours sur l'amour ! Tu es bête. Comment faire comprendre quelque chose d'aussi profond et d'aussi fondamental à un homme qui n'a vécu que d'intrigues, de complots et d'assassinats. Tu es naïf mon pauvre Noah. Si le gouverneur croit que les chrétiens refuseront à présent de porter les armes, et certainement que certains feront ce choix extrême, alors il les pourchassera avec encore plus de zèle... et je peux le comprendre ! L’Empire est assiégé de toutes parts, qu'y aurait-il de plus dangereux qu'un mode de vie qui pousse les habitants à déposer les armes devant les barbares ?

- Gouverneur, vous me faites l'honneur de venir me parler, aussi écoutez bien ma réponse. Mon Dieu, ou plutôt Dieu, car il est le père de tout le monde, est un Dieu d'amour. Toutes ses œuvres, toutes ses actions sont motivés par l'amour. La seule chose qu'il nous demande est de nous laisser aimer par Lui. Nous demande-t-il à tous de devenir prêtre ou ermite ? Non. Nous demande-t-il à tous de déposer les armes ? Non. Il nous demande à tous d'agir par amour et d'être nous-même. Servir l'Empire dans l'armée est la voie que j'ai choisi. Protéger mes concitoyens de la folie et du chaos des barbares est ma manière à moi de faire acte d'amour. Et je continuerai à le faire, si vous nous laissez sortir d'ici, gouverneur. La foi que j'ai trouvé ne fait pas de moi un soldat moins zélé, elle fait de moi un meilleur soldat car je me sais soutenu par une force invincible qui inspirera mon glaive et les hommes placés sous mon commandement. Une force qui protège et qui aime les citoyens de cet Empire.

- Mouais...

Le gouverneur n'avait pas l'air convaincu. Et pour cause, Noah se rendait compte que son discours n'avait pas la finesse d'un plaidoyer de rhéteur ou d'un exposé de théologien. Après tout, il n'était qu'un soldat, plus à l'aise sur un champ de bataille que dans un prétoire.

Tu parles avec ton cœur, mais cela suffira-t-il pour convaincre ? Comment lui expliquer que soldat tu le seras toujours mais qu'en tant que chrétien, tu vois la guerre autrement. Comme un mal nécessaire, en considérant tout meurtre d'innocent comme une abjection sans nom.

- Je te propose un marché Yares.

- Je vous écoute...

- Aujourd'hui, la réaction inattendue des fauves a failli me coûter cher. Je ne crois pas au miracle mais la population est superstitieuse et vous renvoyer dans l'arène est trop risqué en terme de popularité. Par ailleurs, les Vandales font mouvements sur la frontière Est de l'Empire. Tu es un bon soldat et un excellent officier Yares, retrouve ta légion, retourne combattre les barbares et ta famille pourra continuer sa vie. Autrement, je vous laisse pourrir...

L'officier scythe se fendit d'un grand sourire.

- Pas la peine d'en arriver aux menaces gouverneur, j'accepte.

- Comment ?

- J'accepte votre proposition. Demain, je pars rejoindre ma légion, reprends mon commandement et cours sus aux Vandales.

- Ha ? Bon, très bien.

Le gouverneur ravi mais surpris d'avoir si facilement eut gain de cause s'apprêta à sortir de la geôle et se ravisa au dernier moment.

- Dis-moi, quelque chose m'intrigue ?

- Oui gouverneur ?

- Pourquoi acceptes-tu si facilement ? L'Empire t'a condamné à mort ainsi que toute ta famille et toi, moins d'une journée plus tard, tu retournes au front au service de ce même Empire. Tu ne me prépares pas une trahison tout de même ?

- Certainement pas, gouverneur. Disons que je considère que tout homme a le droit de faire des erreurs. Nous condamner était une erreur car nous ne sommes pas une menace pour l'Empire. Mais je vous pardonne. A vous et à la bureaucratie impériale, je vous pardonne. Et je vous montre que je ne vous en tiens pas rigueur, que je crois encore à cet Empire, à Rome, lumière au cœur de ce monde barbare. Oui, gouverneur, c'est avec fierté et honneur que tant que Dieu me prêtera vie, je continuerai à servir l'Empire.

Titus regarda son prisonnier avec circonspection.

- Vous les chrétiens, vous êtes vraiment fou !

Et il sortit. (à suivre...)

Tag(s) : #Rome, #antiquité, #Histoires & Légendes, #Saints, #Nouvelle

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